Les
Relations récentes entre la Russie et les
Etats-Unis
Par :
Gilles TROUDE,
chercheur au DESC de l’Université de Paris III-Sorbonne Nouvelle.
Il est l’auteur d’un ouvrage, « Yougoslavie,
un pari impossible?
Cette
plaisanterie, qui circulait à Moscou à l’époque, décrit parfaitement l’état
d’esprit des relations entre les Etats-Unis et la Russie, lors de l’avènement
de Vladimir Poutine au pouvoir.
Depuis
l’éclatement de l’Union Soviétique en 1991, la Fédération de Russie, qui
a repris son siège aux Nations Unies, et souhaiterait en assurer la continuité,
est « en mal de politique étrangère », selon l’expression de
Marie Mendras [2]
. « Nous n’avons ni alliés, ni amis, ni ennemis », constatait amèrement
un diplomate russe à la veille de la conférence de Rambouillet en 1999 [3]
.
Certes,
il y a bien eu la tentative de création de la Communauté des Etats Indépendants,
mais nous verrons qu’à part la Biélorussie, et, dans une moindre mesure,
l’Arménie, la plupart de ses membres ne suivent nullement la Russie dans sa
politique étrangère.
Rappelons
brièvement les faits : bien que sa superficie en fasse encore le plus vaste
pays du monde, la population de la Russie ne représente qu’à peine plus de
la moitié de celle de l’Union Soviétique : 150 millions d’habitants contre
245 pour l’URSS. Mais surtout, la terrible crise financière de 1998, faisant
suite à une libéralisation trop rapide, a ramené le Produit National Brut de
la Fédération de Russie, selon certains experts, à quelque 6 % de celui des
Etats-Unis d’Amérique, pour une population inférieure de moitié [4]
. Même si cette estimation peut être entachée d’une forte marge d’erreur
- de l’ordre de 50%, compte tenu de la déficience des moyens de mesure
statistiques - , il convient d’avoir ces chiffres en tête lorsqu’on examine
les rapports entre les deux puissances. Avec 600 milliards d’Euros, le
« poids économique » de la Russie dans le monde économique serait
du même ordre que celui du Canada, ou des trois pays scandinaves réunis, mais
seulement la moitié de celui de la France ou de la Grande-Bretagne
(respectivement 1.358 et 1.355 milliards d’Euros en 1999).
Mais
ces éléments purement économiques - on pourrait dire « boursiers »
- ne tiennent pas compte de la puissance militaire de la Russie. Celle-ci a hérité
de sa devancière son immense arsenal nucléaire, équivalent, sinon supérieur,
ainsi que nous le verrons, à son homologue américain, bien que l’on ignore
dans quel état il se trouve, compte tenu du manque de moyens financiers pour
l’entretenir. Une chose est certaine : à la différence de l’Ukraine, qui a
décidé de se déclunéariser - au moins sur le plan militaire -
la Russie dispose encore de son entière capacité de dissuasion,
autrement dit, de résister à toute attaque nucléaire de quelque pays
qu’elle provienne, y compris des Etats-Unis, et de contre-attaquer en lançant
ses missiles intercontinentaux contre les principales villes de l’agresseur,
sans capacité de riposte sérieuse. Les experts militaires américains en sont
parfaitement conscients , et cet élément n’a pas cessé d’être pris en
compte dans les relations globales des diplomates américains avec la Russie.
Celles-ci,
selon Laurent Rucker, ont connu trois phases avant l’arrivée du président
Poutine au pouvoir. Dans un premier temps,de 1991 à 1993, qualifiée parfois de
« période romantique », la Russie, convertie aux dogmes
occidentaux, abandonne le marxisme-léninisme et souscrit naïvement aux
soi-disant « valeurs universelles » : démocratie, libéralisme économique,
privatisations massives etc.. Elle adhère au Fonds Monétaire International, à
la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement, et, dans
le conflit yougoslave, reconnaît, dès 1992 - sans contrepartie - l’indépendance
de la Slovénie, Croatie, de la République Yougoslave de Macédoine (FYROM), et
de la Bosnie-Herzégovine.
Bien
que ceci soit formellement contraire aux dispositions des Accords d’Helsinki
dont l’U.R.S.S. a été la co-initiatrice, et qui prévoyaient
l’intangibilité des frontières existantes en Europe, la Russie, son héritière,
vote les résolutions du Conseil de Sécurité de l’O.N.U. imposant des
sanctions contre la République Fédérale de Yougoslavie, et accepte de fournir
près d’un millier d’hommes à la Force de maintien de la paix des Nations
Unies (FORPRONU) envoyée en Croatie [5]
. Bien mieux, elle envisage l’adhésion à l’OTAN comme un « objectif
politique à long terme »[6]
!
Dans
un deuxième temps, de 1993 à 1998, la diplomatie russe amorcçait une première
réaction, et son chef, Andreï Kozyrev, déclarait dès 1993 : « l’avenir
de l’Europe de l’Est réside dans sa transformation non pas en une sorte de
zone-tampon, mais en un pont reliant l’Est et l’Ouest du continent » [7]-
première tentative timide de définition d’objectifs pour la diplomatie russe
- .
Plus
net encore, le Président Boris Eltsine, pressé par son opposition, notamment
le chef du parti libéral-démocrate Vladimir Jirinovski, déclare, dans son
adresse à la nation de février 1994 : « Nous aimons à répéter que la
Russie est un grand pays, ce qui est une réalité, mais alors que notre
politique étrangère corresponde à cette réalité! 1994 doit mettre un terme
à la politique des reculs internationaux » [8]
.
Ceci
se traduit, dans le conflit yougoslave, par la tentative d’aboutir à un
armistice dans l’ensemble du pays. En 1994, elle accède au rang de membre du
« groupe de contact » formé avec les quatre autres « grandes
puissances » ( Etats-Unis, Allemagne, France et Grande-Bretagne) pour
rechercher une solution pacifique au conflit, en liaison avec l’Organisation
des Nations-Unies.
La
Russie s’oppose à la levée de l’embargo sur les livraisons d’armes
effectuées aux Etats issus de l’éclatement de la Yougoslavie, levée souhaitée
par la diplomatie américaine, afin d’aider les Musulmans et les Croates de
Bosnie-Herzégovine supposés « plus faibles » que les Serbes
bosniaques (doctrine de l’équilibre des forces). Elle demande une
condamnation du nouvel Etat croate, présidé par Franjo Tudjman, pour sa
politique en Bosnie-Herzégovine, et surtout pour son « nettoyage ethnique »
des 600.000 Serbes de Krajina croate en quelques jours en août 1995 (Opération
Tempête), opération de type « blitzkrieg » soutenue et conseillée
par les services secrets américains. La Russie, alliée traditionnelle de
l’ancienne Serbie pendant deux siècles, s’efforce de défendre les intérêts
du peuple serbe, face à la Croatie soutenue par l’Allemagne, et à la partie
musulmane bosniaque aidée par les Etats-Unis, sans toutefois avaliser les
initiatives du Président Slobodan Milosevic. C’est ainsi que, lorsque des
avions serbes, qui n’avaient pas respecté la zone d’exclusion aérienne de
Bosnie, sont abattus par l’OTAN en février 1994, la Russie ne conteste pas le
bien-fondé de l’intervention de l’Alliance, basée sur la résolution 781
du Conseil de sécurité qu’elle a elle-même signée [9]
.
Lors
des accords de Dayton, la Russie n’est pas invitée à assister directement
aux négociations qui se déroulent « à huis clos » sur la base
militaire américaine de l’Ohio, mais, lors de la signature officielle des
accords à Paris, le 14 décembre 1995, entérinée par un vote du Conseil de sécurité
de l’ONU le lendemain, un rôle lui est octroyé dans l’ IFOR
(Implementation Force), et une brigade de parachutistes russes de 1.400 soldats
est dépêchée en Bosnie-Herzégovine. Cette brigade fera beaucoup parler
d’elle par la suite.
Pour
ménager les susceptibilités russes, et contourner la difficulté juridique liée
au fait que la Russie ne fait pas partie de l’OTAN, une solution particulièrement
élégante fut trouvée à ce dilemme. Lors d’une réunion informelle des
Ministres de la Défense de l’OTAN à Williamsburg en Virginie, le Secrétaire
américain à la défense William Perry négocia des arrangements avec le
Ministre russe de la Défense Pavel Gratchev. Ces discussions furent facilitées
par l’invitation lancée à un représentant éminent du Grand Etat-Major
russe, le général Léonti Chestov, de venir au SHAPE à Bruxelles pour se
familiariser lui-même avec les procédures et la terminologie de l’OTAN.
Il
fut convenu que le contingent russe serait placé sous le contrôle opérationnel
du SACEUR (Commandement Allié Suprême de l’OTAN pour l’Europe) situé à
Mons en Belgique, par l’intermédiaire du général Chestov agissant en tant
qu’Adjoint au SACEUR pour les
forces russes, et sous le contrôle tactique
du Commandant américain de la Division Multinationale Nord, basée à Tuzla en
Bosnie septentrionale [10]
.
Il
nous paraît important de souligner - détail révélateur de la subtilité des
rapports américano-russes dans la pratique - que les généraux russes déclarent
ne coopérer qu’avec « les militaires américains », donc d’égal
à égal, et non avec l’OTAN. Les généraux américains précisent que les
ordres écrits ne porteront pas l’en-tête de l’OTAN, mais celui de l’Armée
américaine, et que les vues de l’Adjoint russe seront systématiquement
prises en compte - sans toutefois qu’il puisse opposer son veto
au général Joulwan, chef du SACEUR, qui, pour des raisons d’efficacité
militaire bien compréhensibles, aura le dernier mot
(principe de la chaîne de commandement unique) -.
Sur
le terrain, la coopération entre les militaires russes et les forces alliées
est symbolisée par le fait que des patrouilles mixtes russo-américaines opèrent
dans le couloir délicat de Brcko en Bosnie du Nord-Est, corridor de 4 km. de
large reliant seul la zone serbe de Banja Luka à l’ouest à celle de Pale à
l’est - y compris dans la ville même - [11]
.
La
crise du Kosovo : détérioration des relations américano-russes
L’arrivée
d’Evgueni Primakov à la tête du Ministère russe des Affaires Etrangères en
janvier 1996 marque un tournant dans les relations russo-américaines. Désormais,
la Russie refuse un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis, mais
s’oriente vers un monde multipolaire, comportant des relations privilégiées
avec des puissances comme la Chine, l’Inde, l’Union Européenne, et laissant
à la Russie une plus grande marge de manoeuvre [12]
.
Le
16 juin 1998, le Président Eltsine reçoit le Président yougoslave Slobodan
Milosevic à Moscou, et le général Leonid Ivachov, responsable de la coopération
internationale au ministère de la Défense, déclare : « Si l’OTAN
lance une attaque contre la Yougoslavie, la Russie pourrait reprendre une complète
coopération militaire avec Belgrade, y compris en violant l’embargo sur les
armes » [13]
.
A
la conférence de Rambouillet, en février 1999, la Russie refuse de donner sa
caution à une solution qui n’est pas signée par la délégation yougoslave,
ce qui provoque une rupture au sein du groupe de contact. Selon le représentant
russe, Boris Maïorski, le volet militaire de l’accord a été signé « dans
notre dos » (allusion à l’annexe prévoyant la libre circulation des
troupes de l’OTAN dans la totalité du territoire yougoslave, y compris la
Serbie, annexe présenté au dernier moment par la délégation américaine, et
qui a provoqué le refus de signer de la délégation yougoslave, qui était
auparavant d’accord sur le volet civil) [14]
.
Cependant,
la Russie, bien que son opinion publique soit très critique à propos des
bombardements du « pays frère » durant 77 jours par l’OTAN, ne réagit
pas militairement, et il faudra attendre le « coup » de l’aéroport
de Pristina, dans la nuit du 12 juin 1999, pour qu’elle réapparaisse enfin au
premier plan de l’actualité mondiale : un contingent russe provenant de la
SFOR en Bosnie-Herzégovine, traversait la frontière yougoslave au nez et à la
barbe des troupes de l’OTAN déployées tout autour du Kosovo, et occupait par
surprise la zone aéroportuaire de sa capitale Pristina, afin de préparer le
terrain à l’arrivée de 2.500 parachutistes en provenance de Russie. Il
prenait de vitesse, ainsi, les troupes d’assaut américaines, françaises et
britanniques occupées à déblayer péniblement les champs de mines placés par
les soldats yougoslaves avant leur départ sur toutes les voies d’accès au
Kosovo (excepté, curieusement, celle empruntée par les militaires russes!).
L’opinion
mondiale se souviendra de l’énorme éclat de rire du président Boris Eltsine
à la télévision, ravi d’avoir joué « un bon tour » à l’OTAN
et notamment aux généraux américains qui la dirigent. Cependant, sur le plan
diplomatique, ce « coup d’éclat » n’aura guère de suites,
puisque, contrairement à son attente, la Russie n’obtiendra pas de secteur
propre d’occupation au Kosovo, alors que cette « faveur » était
accordée à des nations réputées moins puissantes militairement, telles que
l’Italie et l’Allemagne. Pour cette dernière, il s’agissait d’un grand
retour sur la scène internationale, puisque, pour la première fois depuis le désastre
de 1945, son armée participait pleinement à une opération internationale en
dehors de ses frontières.
Ce
n’était pas la seule humiliation que subissait la Fédération de Russie en
cette année de 1999, puisqu’aux cérémonies marquant le cinquantième
anniversaire de l’OTAN; du 23 au 25 avril à Washington, tous les membres de
la CEI, sauf la Russie, mais y compris la Biélorussie, croyaient bon de répondre
à l’invitation américaine. Bien plus, l’Azerbaïdjan du Président Aliev
se déclarait prêt à accepter des bases de l’OTAN, et la Géorgie, par la
voix du Président Chevarnadzé, déclarait que « l’OTAN n’est pas une
organisation agressive, (mais) une force réaliste qui peut établir la paix
partout où cela est nécessaire » [15]
. Rappelons que ces deux chefs d’Etat sont d’anciens dirigeants de l’URSS,
le Président Aliev étant même un ancien cadre du KGB comme Vladimir Poutine.
Il
est vrai que ces propos étaient tenus avant l’intervention de l’OTAN au
Kosovo, ce qui en diminue considérablement la portée, nous semble-t-il.
En
Asie centrale, l’Ouzbékistan annonçait en avril 1999 son adhésion au GUAM,
qui devenait ainsi le GUUAM, alliance régionale formée par la Géorgie,
l’Ukraine; et l’Azerbaïdjan en 1996, auxquels s’était jointe la Moldavie
en 1997. Seules, apparemment, la Biélorussie et l’Arménie résistaient aux
« sirènes » occidentales, pour le moment du moins..
L’avènement de Vladimir Poutine : un tournant dans
les relation russo-américaines?
Le
31 décembre1999, l’on sait que le Président Boris Eltsine, malade et
vieillissant, démissionnait et transmettait le pouvoir à son « dauphin désigné »,
Vladimir Poutine, élu triomphalement à la présidence de la Fédération de
Russie moins de trois mois plus tard. Après son ascension fulgurante, le
nouveau président, âgé de moins de 50 ans, sportif, et en pleine santé,
sera-t-il tenté de restaurer la puissance russe, et de devenir « Vladimir
le Terrible », ainsi que s’interroge Paul-Marie de la Gorce, en souvenir
du tsar Ivan IV (1533-1584), appelé le « Grand Rassembleur de la terre
russe» par les historiens de ce pays [16]
?
Il
est bien entendu trop tôt pour le dire, mais, dès sa première année à la tête
du pays, son empreinte personnelle a modifié sensiblement la politique étrangère
de la Russie, notamment vis-à-vis des Etats-Unis. Dès le 14 mars 2000, la secrétaire
d’Etat aux Affaires Etrangères, Madeleine Albright, lançait dans le Figaro
un avertissement au nouveau maître de la Russie. Tout en reconnaissant que la
première impression était favorable (« quelqu’un de capable et d’énergique,
de franc et direct, ayant une bonne connaissance des dossiers et des choses
positives à dire sur les réformes économiques, l’état de droit et le contrôle
des armements »), elle déclarait : « Nous devons faire comprendre
à la Russie que cette guerre (de Tchétchénie) doit être réglée par voie
politique et non militaire » [17]
.
Mais,
curieusement, lors de sa première rencontre avec Vladimir Poutine, le 2 février
2000, la même Madeleine Albright, dans le communiqué commun publié à
l’issue de l’entretien, ne faisait aucune mention de la Tchétchénie,
considérée comme une affaire interne (rappelons que la Tchétchénie fait
partie de la Fédération de Russie), mais traitait des menaces contre le traité
ABM et de l’élargissement de l’OTAN [18]
.
Le
Président Clinton allait dans le même sens, en déclarant « qu’il
reconnaissait à la Russie le droit de combattre le terrorisme, mais non de
violer les Droits de l’Homme » [19]
. Ce sont d’autres pays occidentaux, et en premier lieu la France, qui seront
partisans d’une politique beaucoup plus interventionniste vis-à-vis de la
Russie dans la campagne de Tchétchénie, appuyés en cela par de nombreuses
organisations non-gouvernementales (Human
Rights Watch, Médecins sans
frontières, Médecins du monde etc.) ainsi que par les partis écologistes des
pays d’Europe occidentale. Peut-être les autorités américaines
partageaient-elles le même sentiment à propos de ce qui se passait en Tchétchénie,
mais du moins restèrent-elles discrètes sur le sujet, tant, pour elles,
l’objectif primordial était d’arriver à un accord avec les Russes sur le
problème de la négociation globale de la réduction des armements - problème
planétaire, mettant en jeu peut-être l’avenir de l’espèce humaine, et non
plus conflit ethnique très localisé -.
Pourquoi
« l’équilibre de la terreur», ainsi qu’on a pu l’appeler, était-il
remis en cause? La réponse tient en quelques mots : c’était le projet de
système de défense anti-missiles (National Defense Missile System) élaboré par le Pentagone, pour se
protéger des nouvelles menaces que représentent des Etats jugés imprévisibles
ou agressifs, désignés du nom infâmant de « rogue
states », que l’on peut traduire par « Etats-voyous »[20],
tels que la Corée du Nord, qui dispose d’une industrie nucléaire, l’Irak,
qui a réussi à enrichir l’uranium dans des installations secrètes,
l’Iran, dont le Chah avait lancé un vaste programme nucléaire avant son
renversement, et qui dispose de savants éminents, la Libye, dont on sait
qu’elle dispose de missiles pouvant atteindre l’Italie, et qui a acheté de
l’uranium à son voisin la République du Niger, etc.. La liste n’est pas
limitative, et le probléme réel.
Le
gouverneur du Texas, qui sera élu Président des Etats-Unis en novembre 2000,
George W. Bush, se fait le héraut de ce gigantesque projet, comportant des
satellites-espions détectant le lancement d’un missile ennemi et suivant sa
trajectoire, une chaîne de stations de surveillance, et des missiles
anti-missile lancés à partir d’une base mobile terrestre, bref, une nouvelle
version de la « guerre des étoiles », au coût faramineux de 50
milliards de dollars, avec une batterie de 2.000 à 3.000 intercepteurs [21] , et ceci uniquement pour
la première phase.
L’objectif
technique est de réaliser des engins capables de détruire un missile volant à
25.000 km/heure, le plus loin possible de sa cible (pour éviter la destruction
des villes), et de mettre en place, ainsi, un « bouclier défensif »
protégeant uniquement les Etats-Unis d’Amérique. Selon la Fédération des
chercheurs américains (FAS), l’efficacité de ce projet est illusoire, chaque
nouveau système engendrant sa riposte, celui-ci pouvant être déjoué par le
perfectionnement de la protection ou de « l’invisibilité » (par
des dispositifs permettant d’échapper à la détection des radars, par
exemple) des missiles adverses [22]
.
D’ailleurs,
les deux premiers tirs de missiles anti-missile au-dessus de l’Océan
Pacifique sont défectueux, et le Président Clinton, prudent, laissera la décision
finale relative au lancement du programme à son successeur, quel qu’il soit..
Le
premier sommet Etats-Unis-Russie depuis l’élection de Vladimir Poutine à la
Présidence, les 4 et 5 juin 2000 à Moscou, traite avant tout de cette
question, sur la demande de la partie américaine. Le président russe fait
remarquer que « le remède d’un bouclier anti-missiles imaginé par les
Américains serait pire que le mal ». En effet, il risquerait de relancer
la course aux armements, des Etats dotés de l’arme nucléaire tels que la
Chine, l’Inde, voire le Pakistan - et sous-entendu la Russie elle-même - à développer
des armes capables de percer le nouveau bouclier américain [23]
. L’effort financier gigantesque que cette nouvelle course aux armements entraînerait
pour ces pays, déjà en difficulté, risquerait de remettre en cause tous les
espoirs d’amélioration du niveau de vie de ses habitants, et pourrait déclencher
une nouvelle crise financière internationale.
D’autre
part, le nouveau projet américain remet en cause le traité ABM (Anti-Ballistic
Missiles), signé en 1972, et qui prévoyait la parité entre les Etats-Unis et
la Russie. En avril 2000, le Parlement russe avait enfin accepté de ratifier le
traité Start-II, en souffrance depuis 1993, et Vladimir Poutine menaçait,
« en cas de violation du traité ABM », de se retirer de tout
« le système de limitation des armements stratégiques, et éventuellement
tactiques ».
Néanmoins,
l’argument politique employé par le Président Clinton, consistant à dire
que les négociations avec son successeur, si le candidat républicain est élu,
pourraient être beaucoup plus ardues pour les Russes qu’avec lui-même, est
très fort, sur le plan de la négociation, même s’il s’agit d’une sorte
de chantage. D’autre part, le Président russe reconnaît lui-même que la
question des « Etats-voyous » le préoccupe, mais pas seulement sur
le plan nucléaire (armes chimiques et bactériologiques, terrorisme, etc..). Il
faudrait, selon lui, élargir le sujet, qui mérite un débat approfondi.
En
conclusion, la déclaration de principe signée par les deux parties liait deux
négociations, celle sur Start-III et celle sur le traité ABM : la Russie
accepterait des modifications au traité antimissiles si les Etats-Unis
acceptent, de leur côté, dans le cadre de Start-III, une diminution plus forte
que prévu de leur nombre de têtes nucléaires stratégiques, de 2.000-2.500 -
seuil initialement envisagé - à 1.000-1.500, niveau demandé maintenant par
Moscou [24]
.
Les
négociations continuent donc dans ce domaine, et le sommet n’aboutit à aucun
accord, sauf sur deux points de détail : la création d’un système de préalerte
et d’échange de données entre les deux pays sur tout lancement de missile
partant de leur territoire, ou dirigé vers leur territoire. Un Centre (Joint
Missile Spotting) fonctionnera vingt-quatre heures sur vingt-quatre à
Moscou, avec des officiers des deux armées. C’est une amélioration technique
du fameux « téléphone rouge » reliant déjà Washington et Moscou.
D’autre
part, les deux pays sont d’accord pour détruire chacun 34 tonnes de plutonium
militaire (un premier accord avait déjà été signé entre William Clinton et
Boris Eltsine en septembre 1998).
Pour
la clarté du débat, il est intéressant de noter - bien que nous sortions ici
de notre sujet - que les alliés des Etats-Unis, entre autres l’Allemagne et
la France, émettent de très sérieuses réserves quant au développement du
projet américain de bouclier anti-missiles. C’est ainsi que le chancelier
Schröder, lors de la remise au président Clinton du prix Charlemagne à
Aix-la-Chapelle le 2 juin 2000, déclarait : « Notre allié américain est
dans son droit souverain de prendre les décisions qui lui semblent appropriées
pour sa sécurité. Mais (...), pour nous Européens,le maintien des droits
acquis de la politique de désarmement et la poursuite de ce désarmement sont
de la plus grande importance » [25]
.
Le
discours tenu par le Président Clinton devant la Douma suscite de vives réactions
de la part des députés de l’opposition, notamment de Vladimir Jirinowski,
qui lui rétorque : « N’intervenez pas dans nos affaires internes! ».
Le député Starodubtchev fait le commentaire suivant : « Clinton agit
comme s’il était le président de la planète, nous prêchant comment vivre! »
[26]
.
Les
interventions américaines de plus en plus pressantes dans les anciennes républiques
soviétiques du Caucase et d’Asie centrale devenues indépendantes sont également
mal perçues par l’opinion publique russe, d’autant plus que cette région
abrite des réserves très importantes de pétrole et de gaz naturel, surtout
sub-aquatiques. La Mer Caspienne pourrait exporter d’ici dix ans l’équivalent
de la production en mer du Nord [27]
. Mais ce vaste sujet ne peut être traité ici, et fera l’objet ultérieurement
d’une étude particulière de notre part.
En
conclusion, le jugement émis par Paul-Marie de la Gorce fin 1999 semble se
confirmer : « Les Etats-Unis poursuivent, avec ou sans Eltsine, la
politique visant à empêcher que la Russie devienne une grande puissance »
[28]
.
Face
à cette vision « unipolaire » du monde, entièrement dominée par
les Etats-Unis, seule superpuissance mondiale, quelle va être la réaction de
la Russie? Le Président Vladimir Poutine donne lui-même la réponse le 30 juin
2000 dans un texte présentant la nouvelle doctrine russe de politique étrangère.
Face à « la domination économique et militaire des Etats-Unis »
(...) « la Russie cherchera à créer un système multipolaire dans les
relations internationales ». (...) « l’Asie a une importance
croissante pour la Russie, en raison de sa situation géographique et de la nécessité
de développer les régions de Sibérie et d’Extrême Orient ». « Les
relations avec la Chine et l’Inde (...) sont l’un des principaux objectifs
de la politique étrangère russe en Asie », et constate « la
similitude des approches russe et chinoise sur des questions-clés de politique
internationale » [29]
.
Mettant
cette nouvelle doctrine en pratique, Vladimir Poutine entreprend une vaste tournée
asiatique en juillet 2000, comprenant la Chine, le Japon, et, pour la première
fois pour un chef d’Etat russe, en Corée du Nord - qui fait partie des
« Etats voyous » selon la doctrine américaine, ainsi que nous
l’avons vu! -. Il compte également « renforcer son partenariat avec
l’Inde », entrée officiellement dans le club très fermé des
puissances nucléaires, ce qui constitue d’ailleurs un échec patent de la
politique américaine de non-prolifération.
Va-t-on
vers une reprise de la guerre froide? C’est fort probable, mais une guerre
froide d’un genre nouveau, dans laquelle la Russie ne jouerait plus le rôle
de superpuissance qu’assumait l’URSS, mais serait associée à égalité
avec la Chine et l’Inde, ainsi qu’à d’autres puissances (Corée du Nord,
Iran, Indonésie?), constituant une sorte de « Front du Refus » face
à la domination américaine considérée comme outrageante.
La
diplomatie américaine, par ses maladresses insignes, porte l’entière
responsabilité de ce « back lash » (contre-choc). Au lieu de
profiter de son statut de superpuissance pour tenter d’établir un ordre
nouveau dans le monde, elle a, en agressant un pays souverain par 77 jours de
bombardements ininterrompus, sans le moindre fondement juridique en droit
international, montré son vrai visage aux yeux du monde. Chacun sait que
l’Organisation de l’Atlantique Nord ( appellation maintenant dérisoire)
organisation par principe défensive, n’avait nul droit d’intervenir en
dehors de son périmètre, selon ses propres statuts. Par ailleurs,
l’agression contre la Yougoslavie constitue une violation flagrante de la
Charte des Nations Unies. En se rendant coupable de cette faute grave, l’Amérique
endosse une lourde responsabilité, dont elle n’a pas fini de supporter les
retombées dans le monde.
Par
ailleurs, les palinodies d’un Président Clinton, donnant des leçons de
morale à la tribune de la Douma à Moscou - alors qu’il s’est montré
incapable de mettre de l’ordre dans sa propre vie domestique - et les
rodomontades d’une Madeleine Albright, sans commune mesure avec les visions
planétaires d’un Kissinger ou, pour remonter plus loin dans le temps, d’un
Dean Acheson, sans parler bien entendu du Président Roosevelt, inventeur du
concept des Nations Unies, donnent une piètre image de l’Amérique
d’aujourd’hui.
Après
le désastre du Vietnam, et l’humiliation de Somalie - où les troupes américaines
ont dû rembarquer en hâte, noyées dans une population hostile - les pays du
Tiers Monde savent que l’Amérique n’est pas invincible, et que la puissance
d’une armée n’est pas forcément liée au PNB par tête de ses habitants,
du moins dans une guerre non-classique. Il n’est pas jusqu’à la grandiose
visite du Pape à Cuba, pays pauvre, mais dont la fierté a réussi à résister
à quarante ans d’embargo américain -, pour les renforcer dans cette idée.
Par
sa politique d’humiliation systématique de la Russie, la diplomatie américaine
- à moins d’un infléchissement important avec la nouvelle présidence de
George W. Bush, risque de rejeter ce vaste pays maintenent appauvri dans le camp
des puissances du Tiers Monde, qui n’ont pas dit leur dernier mot, et qui, du
fait de leur accession au rang de puissances nucléaires, et de leurs
populations respectives de l’ordre du milliard d’habitants, savent que
l’Amérique n’osera pas les attaquer, et que le temps travaille pour elles.
Si
ce « rééquilibrage » planétaire se met en place, on peut imaginer
de nombreux conflits locaux sur les « zones de fractures » entre les
deux blocs : dans l’Océan Pacifique (Taïwan, Corée, Indonésie), en Asie
centrale, où l’Amérique compte s’emparer des richesses pétrolières de la
Mer Caspienne, au Caucase, et toujours au Proche-Orient, où le plan de paix élaboré
par la diplomatie américaine est remis en cause.
En
Europe, cette mise à l’écart de la Russie, rejetée dans le bloc asiatique,
risque d’avoir de graves conséquences, avec de nouveaux conflits locaux liés
à l’élargissement de l’OTAN, refusé par la Russie (Pays Baltes, Ukraine,
Caucase).
Gilles TROUDE
19 janvier 20
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[1]
New
York Herald Tribune, 01/02/2000
[2]
MENDRAS
Marie, « la Russie en mal de politique étrangère », Pouvoirs,
n° 88, 1999, pp. 107-120
[3] Nezavisimaïa Gazeta, 6 février 1999
[5] RUCKER Laurent, « La Russie et l’opération Force alliée», Courrier des pays de l’Est, janvier 2000, p. 33
[6] de TINGUY Anne, « L’effondrement de l’empire soviétique », in La fin de l’U.R.S.S. Héritages d’un empire (sous la direction de Roberte Berton-Hogge), Les études de la Documentation française, Paris, 1992, p. 119
[7] KOZYRZEV Andreï, « The New Russia and the Atlantic Alliance », NATO Review, février 1993, cité in Carina Stachetti « Politique étrangère : un durcissement en douceur », in Les pays de la CEI, édition 1994 (ouvrage coordonné par Robert Berton-Hogge et Marie-Agnès Crosnier). Les études de la Documentation française, Paris, 1994, p. 90
[8] RUCKER Laurent, article cité, p. 34
[9] RUCKER Laurent, article cité, p. 34
[10]
TROUDE Gilles, Les accords de paix
concernant l’ex-Yougoslavie dits « Accords
de Dayton ». Liens institutionnels,
aspects structurels et fonctionnels, Mémoire de séminaire présenté
au Département d’Etudes de la Société Contemporaine sous la direction
de M. le Professeur Jean-Claude ALLAIN, Université de la Sorbonne
Nouvelle-Paris III; 1997 (34 pages)
[11] Journal de la SFOR, vol. 1, n° 10, 14 mai 1997
[12] RUCKER Laurent, article cité, p. 35
[13] Actualités russes, 9 octobre 1998
[14] SWB BBC, Central Europe, The Balkans, 18 mars 1999, cité par Laurent RUCKER
[15] GORDADZE Thorniké, « La Géorgie, à l’Ouest toute! », in Les Pays de la CEI, édition 1999 (ouvrage coordonné par Roberte Berton-Hogge et Marie-Agnès Crosnier), La Documentation française, Paris, 1999, pp. 77-82, cité in RUCKER Laurent, article cité, p. 39
[16] de la GORCE Paul-Marie, « Wladimir le Terrible », Témoignage Chrétien, 30 décembre 1999
[17]
ALBRIGHT
Madeleine, « Poutine et la Tchétchénie : notre vérité », Le Figaro, 14 mars 2000, et The
Washington Post
[18] Le Monde, 2 février 2000
[19]
Moscow
News, 23 février 2000
[20] Le dictionnaire Harrap’s donne comme traduction en français : «coquin, fripon, chenapan ».Le journal Le Monde donne, quant à lui, « voyou ou paria ».
[21] ISNARD Jacques, « Les différents moyens de détruire des missiles terroristes », Le Monde, 6 juin 2000
[22] MULLER Michel, « Le NMD, un bouclier offensif », Libération, 5 juin 2000
[23] BONNET François, Le Monde, 4 juin 2000
[24] Moscow News, 1er mars, 21 mars et 19 avril 2000
voir aussi : ARBATOV
Guéorgui, de l’Institut russe des Etats-Unis et du Canada, « Vers
une reprise de la guerre froide? », in
Le Figaro, 3 juin 2000
BRZEZINSKI
Zbigniew, Herald Tribune, 2 juin 2000
KISSINGER
Henry, Herald Tribune, 16 mai 2000
[25] Le Monde, 4 et 5 juin 2000 (AFP) : « Désarmement : la polémique Schröder-Clinton se poursuit »
[26] Financial Times, 6 juin 2000
[27] Le Monde, 15 novembre 1997, et Moscow News, 15 novembre 2000 (LUKIN Vladimir)
[28] Témoignage Chrétien, 30 novembre 1999
[29] Le Monde, 13 juillet 2000 (AFP)