L’OTAN et l’Union Européenne : Les risques du
« double élargissement »
Par : Hall Gardner, Professeur et Directeur des Etudes Internationales, Département des Affaires Internationales, Université Américaine de Paris
10 janvier 2001
Introduction (et résumé) :
L’OTAN et l’Union Européenne (UE) n’ont pas encore formulé une stratégie politico-militaire cohérente et concertée, qui prendrait entièrement en compte des paramètres, en évolution rapide, de la sécurité européenne postérieure à la guerre froide. En tirant profit de la chute de l’Union soviétique, l’extension du nombre de candidatures à l’OTAN et à l’UE n’a pas encore été coordonnée et n’a pas pris en considération les ramifications politico-économiques et géostratégiques de cette double extension - implications qui représentent un danger potentiel. Il faut mettre l’argument suivant en avant : la seule façon pour l’OTAN et l’UE d’élargir le nombre de leurs adhérents sans que cela aboutisse à l’aliénation potentielle des états non-membres de l’OTAN ou de l’UE, y compris la Russie, la Biélorussie et l’Ukraine, est de travailler ensemble sous les auspices, déjà établies, du Partenariat pour la Paix et le Comité Militaire du Conseil au Partenariat Euro-Atlantique (CPEA), et de créer une Communauté de Sécurité et Défense de l’Europe Centrale et Orientale, qui serait soutenue par des garanties, se distinguant de la sécurité de l’OTAN, l’UE et la Russie et fonctionnant finalement dans le but de faire entrer la Russie à la fois à l’OTAN et à l’UE en tant que membre « à part entière ».
Les dilemmes du Double Elargissement Non-Coordonné de
l’OTAN et de l’UE
La guerre du
Kosovo a révélé très nettement que l’UE dépendait des atouts et des
moyens de communication conventionnels de l’armée américaine, tels que
satellites, ponts aériens et autres moyens de pointe militaires de type C4.
Mais la guerre a aussi révélé jusqu’à quel point l’UE ne possédait pas
les moyens, même pour menacer l’usage de la force et donc utiliser cette
menace comme un outil pour appliquer sa ligne de conduite diplomatique pendant
le sommet de Rambouillet par exemple.
Lors d’une rencontre à Bruxelles, le 20 novembre 2000, afin de traiter de la question des inadéquations politico-militaires de l’UE, les ministres européens des affaires étrangères et de la défense ont promis de renforcer les moyens de défense de l’UE et d’accroître la collecte de renseignements et de données à travers l’application d’une Politique Européenne Commune de Sécurité et de Défense (PECSD).
Au sommet de Nice en décembre 2000, l’UE opta de dégager plus de 100,000 hommes, 400 avions de combat et 100 bateaux pour la création d’une force de réaction que rejoindraient les forces de 15 autres pays non-membres de l’UE dont les neuf pays candidats à l’UE (la Bulgarie, Chypre, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Roumanie, la Slovaquie et la Slovénie) et les six membres européens de l’OTAN (la Turquie, la Norvège, l’Islande, la Pologne, la République Tchèque et la Hongrie)1. L’UE a l’intention d’être capable de déployer 60,000 hommes en 60 jours et de maintenir ces forces pendant plus d’un an, « pour utilisation à fins de missions en dehors de l’article 5 éventuelle, telle définie par le Traité de Bruxelles de 1948. ». En dernier lieu (mais à une date qui n’est pas encore précisément définie), l’UE sera en mesure d’intervenir en ayant recours aux atouts de l’OTAN ou pas du tout, de sorte que «ce ne sera pas l’OTAN ou rien»2.
De nouvelles propositions pour la défense européenne ont été accompagnées par un certain nombre de réformes institutionnelles dont la formation d’une Unité de Planification Politique d’Alerte Rapide (UPPAR), d’un Comité Politique de Sécurité, d’un Comité Européen Militaire, d’un personnel militaire européen, sans oublier la formation d’un nouveau poste de Haut Représentant pour la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (HR-PESC), poste occupé actuellement par l’ancien secrétaire général de l’OTAN, Javier Solana. Cependant, l’UE n’a pas encore formulé ou désigné distinctement les rôles adéquats du Haut Représentant en ce qui concerne la politique étrangère et pour le Commissaire Européen aux Relations Externes. Ce facteur semble représenter un clivage institutionnel interne supplémentaire au sein de l’UE – en plus de différences nationales distinctes relatives à la formulation de la politique étrangère.
Ce qui est plus crucial, en plus du clivage entre le Haut Commissaire et le Haut Représentant, c’est qu’ il y a un besoin de clarifier les principes et la base légale pour des décisions d’intervention sur le territoire d’un troisième pays3. Etant donné que l’UEO doit être adaptée et changée en une force de tous les pays de l’UE, la question de savoir si l’article 5 du Traité de Bruxelles (qui représente une garantie de sécurité plus forte que celle comprise dans le Traité Nord Atlantique) devrait être étendu à tous les membres de l’UE, n’a pas encore été résolue. Allant dans le même sens, la Politique Étrangère et de Sécurité Commune (PESC) - selon l’article 11.2 du Traité de l’UE garantit les frontières des Etats membres en tant que frontières externes de l’Union Européenne4. Ce qui est également problématique car cela implique que l’UE est responsable de la défense et de la sécurité de tous ses membres et membres potentiels. Beaucoup de ces derniers possèdent des frontières avec un certain nombre de pays non membres de l’UE ou de l’OTAN (et pas seulement la Russie)5, historiquement contestées. Par opposition à la conception plus limitée d’une Identité Européenne de Sécurité et de Défense (IESD) à l’intérieur de l’OTAN, le PECSD a été conçu pour être relativement plus autonome par rapport à l’OTAN. De ce fait, la crainte de voir l’UE agir sous le PECSD sans suivre le conseil et obtenir le consentement des Etats-Unis et d’autres pays non-européens, s’est fait ressentir.
Cette question est d’autant plus problématique que les intérêts et les options politiques d’états membres de l’UE peuvent s’opposer aux intérêts et options politiques des états membres de l’OTAN. (Les intérêts des états membres de l’UE pourraient aussi être opposés en cas de crise). Si une crise significative venait à exploser à l’intérieur, ou à la frontière d’un état de l’UE qui n’est pas membre de l’OTAN, ou dans d’autres zones qui ne font pas partie d’un système de défense intégré, les résultats seraient désastreux, en supposant que l’article 5 du Traité de Bruxelles soit expliqué sans que l’UE n’ait développé les capacités de défense. Simultanément, l’article 5 du Traité Nord Américain pourrait demeurer légalement non applicable, en même tant que des pressions politiques partisanes en désaccord pourraient demander à l’OTAN d’agir ou de rester en dehors du conflit. Malgré leurs revendications, ni l’élargissement de l’OTAN ni celui de l’UE vers l’Europe centrale et orientale n’ont contribué à l’amélioration des tensions parmi les membres actuels de l’alliance ou de l’UE. Un certain nombre de disputes continuent à diviser les perceptions américaines et européennes et pourraient s’avérer problématiques, pas à si long terme. Parmi ces perceptions, on peut compter les tensions turco-grecques au sujet de Chypre, tensions qui ont été compliquées par les mesures prises par Chypre pour entrer à l’UE. Il y a eu peu d’incitations de la part de la Turquie à soutenir les nouveaux états membres de l’OTAN en Europe centrale et orientale, à moins qu’on n’accorde à Ankara des liens plus proches avec l’UE, et à moins que les Etats-Unis et l’UE ne traitent de façon adéquate des préoccupations significatives de sécurité externes et internes auxquelles la Turquie est confrontée. Ici, Washington craint de voir la Turquie se tourner vers un pan nationalisme ou un pan Islam radical (un mouvement en partie enflammé par les liens militaires de la Turquie avec Israël), si la Turquie n’est pas bientôt rapprochée de la nouvelle Europe. L’UE, d’autre part, ne considère pas la Turquie comme stratégiquement importante, suite au démembrement de l’Union soviétique et vient de demander à la Turquie de s’investir dans des réformes politiques, économiques et légales significatives (qui affecteraient son traitement des minorités, les relations entre civils et militaires et les droits de l’homme) si elle veut faire partie de l’UE.
Les rôles et questions respectives concernant le partage des pouvoirs et des responsabilités continuent de tourmenter l’UE et l’OTAN en ce qui concerne l’Europe méditerranéenne, y compris la question du contrôle partagé de l’OTAN et de l’UE sur les Forces Alliées en Europe du Sud. L’initiative méditerranéenne de l’OTAN a tenté de traiter quelques-unes des inquiétudes mentionnées plus haut, mais doit encore formuler un arrangement satisfaisant en ce qui concerne le partage du pouvoir entre les USA et l’Europe. De même, les menaces du congrès américain de se retirer de la Bosnie et puis du Kosovo ont failli saper les efforts de maintien de la paix dans la région et pourraient contribuer à la création d’un fossé entre les Etats-Unis et les Etats européens6.
La question principale demeure l’équilibre entre le soutien des USA pour l’IESD (au sein de l’OTAN) et le soutien de l’UE pour une plus grande autonomie (sous le PECSD). Selon l’UE, le partage du pouvoir et celui des responsabilités vont de pair : si l’UE veut développer sa propre capacité militaire, elle veut avoir le pouvoir de décider quand et où l’utiliser. Washington, d’autre part, a mis l’accent sur l’idée de responsabilité sans partage de pouvoir. Les inquiétudes américaines émergent de la crise de Suez de 1956 lors de laquelle le président Eisenhower fut pris par surprise pendant une année électorale par les actions conjointes des Français, des Anglais et des Israéliens menées contre l’Egypte. La crainte actuelle est que l’UE puisse, à nouveau, agir seule sans la connaissance ou la permission des USA.
D’autres inquiétudes, peut-être plus considérables ont été soulevées en ce qui concerne le fait qu’une UE plus autonome pourrait réduire les intérêts des états non-membres de l’UE, telle la Turquie, du processus de prise de décision. L’UE pourrait aussi utiliser les atouts des états non-membres de l’UE mais membres de l’OTAN en plus des atouts de fond commun, une perspective à laquelle Ankara s’oppose beaucoup. Washington a pressé l’EU d’accepter la candidature turque à l’UE, tandis que la Turquie a menacé de mettre son veto à toutes les actions « autonomes » de l’UE, pour lesquelles la Turquie n’aurait pas été convenablement consultée.
En même tant, cependant, étant donné qu’au moins onze des états membres de l’UE sont aussi membres de l’OTAN, on peut avoir des doutes sur un trop grand éloignement de ces états des intérêts américains, malgré l’incapacité apparente de définir exactement quand l’UE peut agir indépendamment de l’OTAN et avec quels atouts. L’UE n’envisage pas de créer sa propre armée (mais peut néanmoins finir par copier un nombre considérable d’atouts américains). L’OTAN représente encore la base de la défense collective de ses membres, mais est devenue indirectement la base de garanties pour l’ensemble de l’UE également. De plus, l’élargissement simultané de l’OTAN et de l’UE pose un problème (et peut créer un sentiment de fausses attentes), en partie à cause du fait que ce double élargissement non-coordonné a lieu à un moment où les économies des nouveaux membres de l’OTAN (et de l’UE) peuvent à peine se permettre de procéder à une modernisation de la défense. Ceci du fait du besoin de développer leur économie relativement moins avancée, et quand la plupart des états membres de l’OTAN et de l’UE (excepté peut-être le Royaume-Uni) diminuent leurs dépenses militaires depuis 1989.
En tout, la formation d’un PECSD devrait en principe permettre aux Européens d’être davantage sur un pied d’égalité avec les Américains et les Russes. Cependant, si la tentative de créer un PECSD échoue, cela permettra aux Américains, et dans une certaine mesure, aux Russes, de diviser les intérêts européens. Ironiquement, à la fois l’OTAN et l’UE ont mis l’accent amplement sur la gestion de crise plutôt que sur l’application d’un système intégré militairement, qui permettrait de prévenir les crises pour la totalité de la région euro-atlantique.
La question de la Russie²
La double, mais largement non-coordonnée, expansion de l’OTAN et de
l’UE risque de provoquer la formation de blocs économiques, politiques et géostratégiques
exclusifs qui sont potentiellement capables de dévier le commerce des pays non
membres de l’UE ou de l’OTAN. Ceci peut mener à l’isolation et l’aliénation
potentielles de ce dernier1. De plus, bien que cela ait été prouvé
dans le cas de la Bosnie, l’Albanie et le Kosovo, les états membre de
l’OTAN et de l’UE pourraient être facilement tirés vers un certain nombre
de crises potentielles en Europe centrale et orientale, si le double élargissement
aliène la Russie et d’autres états non membres de l’OTAN et de l’UE et
si chaque régime se développe sans coordination de régions avec des
revendications irrédentistes et de contre revendications. Ici, les élites
européennes et américaines sont partagées par la
question de savoir s’il faut procéder à l’élargissement maintenant ou
bien, dans le cas où l’OTAN et l’UE continueraient de s’agrandir, savoir
quels états devraient entrer dans ces deux organisations et à quelle date - et
savoir si la Russie, en particulier, doit être incluse ou exclue des deux régimes.
Ayant auparavant accordé en 1997 à la Pologne, à la Hongrie et à la République Tchèque, le droit d’adhérer à son organisation, l’OTAN devrait débattre de la question : faudrait-il engager une deuxième vague d’agrandissement, et éventuellement annoncer quels états devraient rejoindre l’organisation d’ici l’an 2002 ? L’UE pourrait s’élargir de la même façon d’ici l’an 2003. Alors qu’elle a invariablement mis en garde l’OTAN contre un agrandissement de l’organisation qui ne tiendrait pas compte des intérêts russes (et elle s’est opposée à l’intervention de l’OTAN ou Kosovo, par exemple), Moscou paraissait, au départ, moins soucieuse de l’agrandissement de l’UE. Cependant, la nature précise de la politique de défense émergeante de l’UE et celle du PECSD a récemment soulevé des inquiétudes chez les Russes. Comme l’ambassadeur russe Vassily Likhachev a dit : « il n’ y a toujours pas de réponse claire de l’UE, à la question qui consiste à savoir comment l’UE voit la Russie rejoindre les opérations de gestion de crises » ; la Russie ne s’oppose pas à la formation du PECSD » tant que l’on ne crée pas de nouvelles divisions en Europe »7. De plus, l’UE n’a pas encore expliqué la nature des liens entre l’OTAN et l’UE.
Les Etats-Unis et l’UE ont concentré la plupart de leur attention sur les Balkans, cependant beaucoup moins d’attention a été accordée à la région baltique. L’ouverture de l’OTAN à la Pologne a placé les territoires des pays membres de l’OTAN directement contre un avant-poste militaire russe très stratégique à Kaliningrad8. (Le contact de la Turquie et de la Norvège avec le territoire russe est davantage de nature périphérique). Simultanément, l’extension de l’UE aux pays baltes (l’Estonie) pourrait de la même façon isoler Kaliningrad. De plus, l’élargissement de l’OTAN étend de manière significative le périmètre de défense de l’OTAN avec une Biélorussie potentiellement hostile ( en poussant peut-être inutilement la Biélorussie et la Russie à créer une alliance encore plus étroite).
L’extension de l’OTAN à l’Europe centrale semble avoir été effectuée pour satisfaire les exigences allemandes, pour un cordon sanitaire (« pour protéger l’Allemagne d’une instabilité venant de l’Est ») ; cependant cette extension ne protège que très peu le flanc nord de l’Allemagne, de menaces potentielles de missiles venant de la péninsule de Kola ou venant d’une Kaliningrad instable. Comme l’art de la guerre au 21ème siècle sera très vraisemblablement caractérisé par une dépendance croissante des missiles balistiques et des missiles de croisière lancés depuis le sol ou la mer, des systèmes anti-missiles, des moyens de communications par satellite, parmi d’autres capacités militaires de pointe pas si conventionnelles, l’extension de l’OTAN à la République Tchèque, la Hongrie et la Pologne ne traite pas entièrement des menaces nucléaires stratégiques importantes, et pas si récentes que cela, envers la sécurité européenne. En même temps l’OTAN peut rencontrer des difficultés à équilibrer ses ressources en ce qui concerne ses intérêts nouvellement trouvés dans « le maintien de la paix » et dans sa mission plus originale de « défense collective ».
L’élargissement de l’OTAN semble donc ne pas faire grand chose pour protéger les états membres de l’UE qui sont ostensiblement neutres, c’est à dire la Suède et la Finlande, en plus de l’Estonie, et d’autres états qui pourraient finalement adhérer à l’UE. Même suivant le Sommet de Saint-Malo en 1998, ce n’est toujours pas clair dans quelle mesure le Royaume-Uni (en tant que membre du commandement nucléaire intégré de l’OTAN) et la France ( dont les forces nucléaires sont à l’extérieur du commandement nucléaire intégré de l’OTAN), peuvent, si nécessaire, coordonner leurs capacités nucléaires contre des menaces de missiles nucléaires ou conventionnels affectant tout nouveau (ou vieux) pays membre de l’UE.
Des tensions sous-jacentes dans la région baltique ont émergées en raison du soutien suédois, danois ( et auparavant finlandais) pour la candidature des Etats Baltes à l’OTAN ( malgré les positions historiquement « neutre » de la Suède et de la Finlande). Les efforts des « neuf de Vilnius » à entrer à l’OTAN par un « big bang » ont aussi engendré des inquiétudes; dans un effort visant à influencer les élections américaines de novembre 2000 et à gagner le soutien d’américains originaires de l’Europe de l’Est, les ministres des affaires étrangères « représentant les neufs de Vilnius » [la Lituanie, l’Estonie, la Latvie, la Slovénie, la Slovaquie, la Roumanie, la Bulgarie , la Macédoine et l’Albanie] ont tous pressé l’OTAN d’ouvrir ses portes à leurs états en l’an 2002.9.
De plus Varsovie a soutenu, de même, la candidature de la Lituanie à l’OTAN comme « état tampon » afin d’être dans une meilleure position pour se défendre contre une potentielle occupation de la Lituanie par les Russes, comme la Pologne se trouverait prise dans un anneau de fer entre ( le port lithuanien de) Klaipeda et ( la ville polonaise de) Gdansk.10. Et finalement, suite à la victoire de George Bush Jr., le sénateur Jesse Helms a, de nouveau, encouragé et soutenu la candidature des Etats Baltes, en particulier de la Lituanie et de l’Estonie, pour entrer à l’OTAN11.
La Russie a, jusqu’ici, encaissé l’extension de l’OTAN en Europe centrale, ainsi que la guerre du Kosovo, mais elle a averti l’OTAN que l’intégration totale des Etats Baltes au commandement de l’OTAN représenterait un casus belli. Ce qui inquiète particulièrement la Russie, c’est le fait qu’accorder aux Etats Baltes le droit d’entrer à l’OTAN et à l’UE pourrait éliminer son droit de transit à travers la Lituanie et les autres Etats Baltes (qui sont en grande mesure encore dépendants du commerce et du pétrole russes) et à la region russe de Kaliningrad, et donc pourrait réduire son ouverture au monde occidental plus avancé, autrefois établi par Pierre le Grand. Par conséquent la Russie a menacé de contrer l’extension de l’OTAN en consolidant ses capacités de missiles de croisière et de missiles balistiques dans la péninsule de Kola et à Kaliningrad, au risque évident de voir une nouvelle course déstabilisante à l’armement. Moscou a également menacé de créer une contre alliance avec les états d’Europe de l’Est qui n’entrent pas à l’OTAN, en plus d’une alliance avec la Chine et l’Inde. En conséquence, la Russie et la Biélorussie ont menacé de déployer jusqu’à 300.000 troupes le long de la frontière entre la Latvie et la Biélorussie12.
En mettant
en scène des sessions d’entraînement militaire à la frontière de la
Lituanie, il se peut que la Biélorussie tente de gâcher les relations avec la
Lituanie afin de bloquer l’élargissement de l’OTAN. Il se peut que ce
dernier projette de se préparer pour le transfert rapide d’un corps militaire
dans la région de Kaliningrad13. Minsk peut simultanément essayer
d’exploiter la situation à son avantage. L’intention derrière de telles
activités peut être de faire deux manœuvres : i) bloquer l’extension de
l’OTAN aux Etats Baltes, mais aussi ii) attirer la Russie encore plus près de
son soutien à travers une « union » politique et économique.
Tout comme l’OTAN a été impliquée au Kosovo, les tensions dans la région baltique pourraient, par conséquent, attirer vers elle, l’OTAN, l’UE et la Russie, même avant l’extension formelle de l’OTAN et de l’UE. Malgré le fait qu’elle a été désignée comme une intervention humanitaire « exceptionnelle », la guerre du Kosovo a soulevé les perspectives indiquant que l’OTAN pouvait intervenir de façon unilatérale ( sans mandat de l’ONU, comme cela est prévu par le traité Nord Atlantique lui-même ) pour défendre même les intérêts des états et des peuples non-membres de l’OTAN. La déclaration du Présidant de la Latvie, Vaira VikeFreiberga, lors d’une interview à la BBC, semble indiquer que quelques états d’Europe Orientale auraient tiré une leçon très différente de l’intervention « exceptionnelle » de l’OTAN au Kosovo, que celle que l’OTAN avait l’intention de donner : « le Kosovo n’est pas membre de l’alliance de l’OTAN, et cependant l’alliance pouvait prendre une mesure quand elle sentait que, selon les principes sur lesquelles elle est fondée, l’action et l’intervention ( étaient ) nécessaires. Je m’attendrais à ce qu’elle n’en fasse pas moins nulle part ailleurs en Europe. »14 Ici, il n’est pas inclus de façon aussi subtile que l’on puisse s’attendre à voir l’OTAN intervenir dans la défense de la souveraineté des Etats Baltes. Par conséquent, on peut également s’attendre à ce que l’OTAN agisse en accord avec une « défense collective d’intérêts », postérieure à la guerre froide, à l’opposé de la conception traditionnelle de la guerre froide d’une « défense collective de territoire ».15
En décembre 2000-janvier 2001, des craintes apparurent quand on vit que la Russie avait commencé à déployer des missiles tactiques à capacité nucléaire dans l’enclave de Kaliningrad, une action catégoriquement niée par Moscou. Si cette « alerte des médias » est soit de la désinformation ou de « l’intox », cela pourrait être une tentative par les factions politiques pro-OTAN d’accélérer la décision d’élargir l’OTAN en grossissant le danger « russe ». Une autre théorie maintient que le prétendu déploiement représente un accord américano-russe pour tester la capacité de l’UE à forger une Politique Européenne Commune de Sécurité et de Défense et en révélant la faiblesse de ce derniere devant une telle menace !16
Si, d’autre part le prétendu déploiement n’est pas un jeu joué dans la réalité virtuelle, un tel déploiement (qui pourrait représenter une constante accumulation de réserve de telles armes) ne survivrait pas les intérêts russes. Cela ne vaudrait pas la peine de mettre en danger des accords non-exécutoires d’armes, pour limiter le nombre d’armes tactiques en Europe et pour déstabiliser une zone déclarée non nucléaire. L’unique but possible que serve un tel armement serait de révéler calmement la détermination russe à s’opposer à l’agrandissement de l’OTAN et de l’UE (et de montrer que tout système BMD peut-être pénétré). Le prétendu déploiement peut aussi servir à démontrer que les menaces russes ne devraient pas être écartées comme de simples bluffs. Quoi qu’il en soit, quelle que soit la vérité, la question indique le besoin d’organiser une conférence entre l’OTAN, l’UE et la Russie sur la Sécurité Régionale dès que possible.
Vers une nouvelle communauté euro-atlantique
Sans la
formulation d’une Communauté de Sécurité et de Défense d’Europe Centrale
et Orientale, soutenue par des garanties de sécurité, qui se recoupent, de
l’OTAN, de l’UE et de la Russie, il existe un danger réel de tensions et
d’aliénation constante parmi les états d’Europe centrale et orientale qui
n’entrent pas à l’OTAN ou à l’UE. L’échec potentiel de l’OTAN, de
l’UE et de la Russie, de traiter entièrement les questions
étroitement reliées de sécurité de Kaliningrad, des Etats Baltes, de
la Pologne et de la Biélorussie, signifiera que la région restera, pour un
certain temps, dans une situation d’incertitude et d’instabilité.