LE PROBLÈME BERBÈRE ET LA PROTECTION
D'UNE CULTURE FONCIÈREMENT MÉDITERRANÉENNE
par Roger TEBIB
On peut dire que la population algérienne est fondamentalement berbère
malgré les transformations réalisées par l'élément arabe. Les arabophones
actuels sont, pour la plupart, des berbères arabisés (Musta'rab) et les
berbérophones ne constituent pas un groupe pur. Traditions orales et toponymie
le montrent si bien que les nationalistes sont obligés d'en tenir compte. La Charte
d'Alger " ne veut pas faire référence à des critères ethniques et
s'oppose, dit-elle, à toute sous-estimation de l'apport antérieur à la pénétration
arabe ".
Pas d'invasions arabes
Il est évident qu'il n'y a jamais eu en Algérie d'Arabes
venus du Moyen-Orient ou de l'Afrique subsaharienne. " Les prétendues
invasions sahariennes étaient des mythes, car au Sahara, la population était
clairsemée, et elle n'avait pas de chevaux ; elle était bien éloignée de
toutes choses civilisées ! Je connaissais, comme tout le monde, le passage de
Strabon, cité si souvent, où il précise qu'à son époque, au premier siècle,
il n'y avait en Arabie ni chevaux, ni ânes, ni sangliers, animaux qui y sont si
nombreux aujourd'hui. [...] Par ailleurs, il apparaissait sans discussion
possible qu'il n'y avait pas de " race arabe ", l'Arabie étant habitée
par des populations de types fort différents, aussi différents que peut l'être
un Slave d'un Espagnol, pour le moins. " (G. BRÉMOND, Berbères et
Arabes, Payot, 1950).
Les bandes " arabes " qui arrivèrent au cours des siècles dans
le Maghreb ne comprenaient que très peu de Sémites. Un fort contingent des
tribus hilaliennes était bien musulman, mais de race tourano-aryenne, c'est-à-dire
apparentée aux Berbères. On a donc pu écrire : " La conclusion est que
la très grande majorité des indigènes du continent nord-africain est de race
et de langue européennes. " (G. PEYRONNET, Le problème nord-africain).
Quant aux Hilaliens, il est impossible de croire que des centaines de
milliers d'hommes et de femmes soient sortis du désert qui s'étend entre Médine
et La Mecque et aient parcouru six mille kilomètres pour s'installer en Afrique
du Nord. La réalité est que ces bandes n'ont pas eu plus d'influence en ce
pays que les reîtres d'Allemagne en France à l'époque des guerres de
religion. " Le nombre d'Arabes, très minime au départ, l'était encore
bien plus à l'arrivée. Ces bandes étaient composées, comme toujours, de tous
les éléments de désordre qui s'y joignaient dans l'espoir de pillage
fructueux, et qui, recrutés et pays berbères, étaient Berbères. " (V.
PIQUET, Les civilisations de l'Afrique du Nord).
Il convient donc de parler seulement d'arabophones issus d'un brassage
extraordinaire de populations et vivant à côté des Kabyles, des Chaouïa et
des Mozabites, dont la langue est le berbère. (voir Pierre BOURDIEU, Sociologie
de l'Algérie, P.U.F., 1963).
Des traditions religieuses méditerranéennes
Les ethnologues ont aussi remarqué la persistance en Afrique
du Nord de coutumes religieuses venues du polythéisme gréco-romain.
Ainsi, jusque dans ses rites en apparence les plus insignifiants, le
sacrifice d'automne (taferka-uidjiben) prolonge ceux de la Grèce antique
qui, d'après une inscription de Mycènes, étaient consacrés à Zeus, dieu du
ciel et à Gé, la terre-mère, avec un repas commun rassemblant les membres
d'un clan autour du même autel. (Voir L.R. FARNELL, Sacrifice, in Hastings's
Encyclopedia for ethics and religion).
En Algérie, les rites accompagnant les troupeaux partant au premier pâturage
de printemps - avec le passage entre l'araire et le métier à tisser - sont les
mêmes que ceux de l'Antiquité fêtant la saison de l'accouplement (voir
COLUMELLE, De re rustica, VIII).
A la moisson, les laboureurs kabyles accompagnent leur travail de chants
pieux, comme les moissonneurs de l'Égypte et de la Syrie antiques qui avançaient
en ligne pendant que flûtistes et chanteurs rythmaient leurs mouvements. (voir
G. MASPÉRO, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, Hachette, 3e édition,
1884, tome I).
Le sacrifice du taureau, animal agraire par excellence, associé à tous
les travaux des champs, est chargé de représentations cosmiques sur tout le
pourtour de la Méditerranée. La mort de Dionysos Zagreus mis en pièces préfigure
certainement ce sacrifice (voir P. LAVEDAN, Dictionnaire illustré de la
mythologie et des antiquités grecques et romaines, Hachette, 4e édition,
1931).
Corippus, poète latin africain du Vie siècle montre le roi des Louata
(Levates), Berbères de Tripolitaine, tué dans une bataille contre les
Byzantins, parce qu'il s'obstinait à sauver la statue du dieu de son peuple,
Gurzil. Celui-ci avait la forme d'un taureau et son nom servait de cri de
guerre. El Bekri signale qu'au XIe siècle encore les tribus berbères offraient
des sacrifices à une idole qu'il appelle Guerza.
Les traditions populaires qui, en Algérie, sont liées à la fin de l'année
et au début de l'an nouveau appartiennent aussi au vieux fonds méditerranéen.
A cette époque, les âmes des morts reviennent sur terre, profitant du chaos de
cette période incertaine. En Europe orientale comme en Afrique du Nord, il ne
faut pas faire sortir le feu de la maison, que l'on balaie soigneusement pour ne
pas offenser les esprits qui y sont présents. C'est aussi l'époque des
mascarades qui manifestent la présence des morts au seuil de la nouvelle année.
Par exemple, " dans le village de Khemis, chez les Bäni Snus, les masques
sortent du sanctuaire de Sidi Salah, tombeau de l'ancêtre protecteur, bâti au
nord du village. Ils sont escortés de tous les jeunes gens, qui poussent le cri
des masques : " Aïrad ! usba'a rahmaji, haidhu " (le lion va arriver,
faites-lui place). " (H. MARCHAND, Masques carnavalesques et carnaval en
Kabylie, Rabat, 1938).
On sait que le masque vêtu de haillons et sortant du sanctuaire de l'ancêtre
est à l'origine du drame sacré et du théâtre. Pausanias mentionne Dionysos Mélanaigis,
c'est-à-dire à la peau de chère noire, dieu gardien de chaque foyer, auquel
on présentait les nouveau-nés lors des Apaturies, fête des phratries (voir Description
de la Grèce, traduction, Paris, 1821). Virgile parle des masques d'écorce
creusée dont se servaient les Troyens pour honorer Bacchus (Géorgiques,
II, 385).
L'esprit méditerranéen est chez lui en Kabylie même si les coutumes
religieuses de cette région ont été laminées par les autres religions au
cours des siècles. En effet, " il fallut la force des armes, des répressions
sanglantes, pour imposer aux Berbères de jadis une doctrine et une loi
religieuses, morales et civiques, dont ils ne voulaient point. " (René
POTTIER, Saint Augustin le Berbère, Publications techniques et
artistiques, 1945).
La notion de pseudomorphose et la civilisation berbère
o Sur les bords de la Méditerranée, les fèves sont les prémices de la
terre, le symbole de tous les bienfaits des " gens de dessous terre "
;
o Les vieux textes égyptiens appellent " champ des fèves " le séjour
temporaire des morts avant la réincarnation ; c'est pourquoi Pythagoriciens et
prêtres d'Isis s'abstenaient de manger des fèves, pour montrer qu'ils fuyaient
la réincarnation ;
o En Kabylie, la jeune mariée jette des fèves à la fontaine avant de puiser
de l'eau pour la première fois, sept jours après les noces ;
o Le repas qui accompagne le premier labour chez les paysans du nord de
l'Afrique comprend presque toujours des fèves, symboles de fécondité et de résurrection,
parce que premières des prémices du printemps ;
o Chez les Berbères d'Afrique du Nord, les enfants morts sont placés dans le
creux des rochers pour renaître plus vite, car le roc est le domicile d'une
entité femelle, il symbolise la matrice et la renaissance.
o Chez les Berbères, les jeunes enfants qui jouent à de prétendus "
jeux de poupées " accomplissent en réalité des rites de fécondité
qu'ils peuvent seuls réaliser.
o Pour les enfants de Kabylie, il existe des jeux pour les différentes saisons
:
ß la toupie : jeu d'automne symbolisant le recommencement de l'année agraire,
ß saute-mouton, au printemps, pour promouvoir la fécondité des troupeaux,
ß jeux de balle, en été, destinés à faire connaître la volonté de
l'Invisible par la victoire d'une équipe sur une autre.
o Pour la femme kabyle, le mariage est la sortie de trois cercles magiques
qui l'entourent :
ß le cercle de la maison,
ß le cercle de la cité,
ß le cercle de protection de l'ancêtre fondateur de la tribu.
o Cette désertion doit se faire sans offenser les génies gardiens ; on utilise
donc une violence simulée, un enlèvement : la femme se débat, pleure...
o En entrant dans la nouvelle communauté, elle se concilie ses nouveaux génies
gardiens de deux manières :
ß distribution d'amandes, devenues nos dragées,
ß partage d'un plat de nourriture avec son mari, en utilisant à deux la même
cuillère et en buvant du lait dans le même verre.
o On parle de Phraoh, un roi géant, parti de l'Est, chargé des montagnes
plantées de cèdres de son pays, qu'il voulait emporter avec lui.
o Arrivé en Kabylie, il s'écroula ; de sa tête et de ses quatre membres
sortirent les cinq tribus kabyles que les Romains appelaient encore quinque
gentes.
o Les montagnes s'enracinèrent et devinrent le Djurdjura.
Des problèmes historiques
L'histoire montre qu'un peuple vaincu adopte la langue du conquérant
si celui-ci a une supériorité culturelle considérable, ce qui n'était pas le
cas des premiers groupes d'Arabes arrivés en Afrique du Nord et, bien plus
encore, quand il s'agissait des hordes hilaliennes.
On sait que les livres primitifs du christianisme étaient écrits en araméen,
dont les juifs eux-mêmes se servaient à Jérusalem. Puis les Évangiles ont été
rédigés en grec ancien, utilisé de la Méditerranée aux Indes et qui restera
la langue des chrétiens orthodoxes et des communautés qui s'y rattachent.
Enfin, le latin fut adopté par le christianisme romain.
En ce qui concerne l'islam, il convient de remarquer que le Coran n'a
appris l'arabe ni aux Turcs, ni aux Indiens musulmans dont la langue est
l'ourdou, ni aux Chinois, ni aux Malais.
On pense actuellement que c'est le punique, langue sémitique, qui a préparé
les Berbères à l'emploi de l'arabe dialectal, différent de l'arabe classique,
langue sacrale, de même que l'arianisme leur a fait accepter l'islam.
La parenté des langues sémitiques est très étroite si bien que des
penseurs comme Arnobe, saint Augustin, Procope attestent que, de leur temps, les
paysans de l'Afrique du Nord parlaient encore le punique. On a pu dire, à juste
titre : " Il est donc probable que la langue punique fut parlée jusqu'à
l'invasion musulmane. Peut-être la facilité avec laquelle l'arabe prit
possession de ces contrées et la disparition complète du latin tenaient-elles
à la présence de cette première couche sémitique. L'arabe, en effet,
n'absorba que les dialectes qui lui étaient congénères, tels le syriaque, le
chaldéen, le samaritain. Partout ailleurs il ne put effacer les idiomes établis.
" (Ernest RENAN, Histoire générale des langues sémitiques in : OEuvres
complètes, volume VIII, réédition Calmann-Lévy, 1958).
Les dialectes berbères sont issus des langues parlées au Maghreb avant
la conquête arabe au VIIIe siècle, après laquelle des zones importantes sont
demeurées berbérophones jusqu'à nos jours. Le berbère, qui fait partie du
groupe chamito-sémitique s'est enrichi de nombreux emprunts à l'arabe puis au
français.
Les dialectes sont nombreux. Le Maroc comporte trois groupes : le chleuh
dans le Sud (Haut Atlas, le tamazight dans le Mayen Atlas et le rifain dans le
Nord. En Algérie, le groupe principal est constitué par le kabyle. Les autres
parlers sont le chaouia dans les Aurès, le mozabite au Mzab et le touareg dans
le Sahara. Ce qui reste de berbère en Tunisie se trouve dans la région de Médénine,
à l'extrême Sud du pays (Voir Salem CHAKER, Textes en linguistique berbère
(introduction au domaine berbère, C.N.R.S., 1984).
Un renouveau berbère s'est manifesté récemment : l'enseignement de la
langue et la reconnaissance de sa place dans la culture de l'Algérie sont
l'objet de revendications. Cette renaissance est liée aussi à la politique
d'arabisation qui veut faire de la langue du Coran un moyen de communication débordant
de l'usage écrit et religieux.
Il est évident que, par-delà les fluctuations conjoncturelles, le problème
culturel kabyle est profond, durable et non réductible. Il ne faut pas dire que
" les Berbères, du fond de la préhistoire, attendaient la conquête arabe
pour réaliser leur destin historique : la disparition par osmose harmonieuse
dans l'arabité et l'islam ! En un mot, la destinée des Berbères a été scellée
une fois pour toutes, il y a treize siècles... Les résolutions du gouvernement
(algérien) s'inscrivent sans nuances dans la mouvance de l'arabisme intolérant,
agrémenté d'une vision bureaucratique de la culture. Le caractère exclusif de
la langue arabe et de la culture arabo-islamique y est réaffirmé de façon
virulente. " (Salem CHAKER, Berbères, une identité en construction,
Edisud, 1987).
Il faut souligner que c'est la recherche universitaire française au XIXe
siècle qui a fait découvrir l'existence d'une histoire pré-islamique berbère,
l'arabité et l'islamité du Maghreb étant des données relativement tardives.
L'idéologie politique contre le berbère
Tous les mouvements musulmans s'évertuent à nier la
nationalité berbère, qui existe pourtant. " Quelle que soit la variété
des types ethniques qu'il renferme, il semble que le peuple berbère témoigne
d'une remarquable stabilité de moeurs. Il a conservé son organisation en
tribus, groupées, au cours de l'histoire, non en nations, mais en fédérations
instables dont le prestige du chef était le principal lien. S'il s'est adapté
à la domination matérielle des peuples étrangers dont il subit très vite
mais superficiellement les influences extérieures. Il est demeuré rebelle à
leur empreinte morale et a conservé, à travers les siècles, sa civilisation
presque intacte. " (Charles-André JULIEN, L'Afrique du Nord en marche,
Julliard, 1952).
L'arabe s'est répandu difficilement en Berbérie. En 1526, Léon
l'Africain écrivait : " Et usent de la langue africaine ancienne,
tellement qu'il s'en trouve bien peu qui sachent parler arabe que corrompu à la
mode des paysans ". La situation n'a pas sensiblement évolué, sauf en
Tunisie. " Aujourd'hui ce parler (i.e. le berbère), ou plutôt ces parlers
sans écriture, subsistent dans tout le Maghreb, à peu près éliminés en
Tunisie (1 %) mais fortement ancrés en Algérie (29 %) et surtout au Maroc (42
%). " (Charles-André JULIEN, L'Afrique du Nord en marche, ouvrage
cité).
À la veille de la guerre d'Algérie, le leader Ferhat Abbas prononçait
ses discours en français car il ne maîtrisait pas suffisamment l'arabe. Au
Maroc, pays encore foncièrement berbère, l'homme politique qu'est Mahjoubi
Aberdan écrit : " Défendre le berbère n'est pas protéger un vague
folklore mais vouloir préserver toute une culture, toute une richesse humaine
et spirituelle qui coule dans nos veines. " (in : Jeune Afrique, 19
février 1968). Actuellement, des associations, surtout universitaires, luttent
pour l'enseignement du berbère et mettent au point une écriture à caractères
latins. (voir : La formation à l'Université de Paris VIII).
Les langues parlées par les Maghrébins
Il faut ajouter que les immigrés maghrébins, dans leur
immense majorité, ne savent pas l'arabe, parlent un dialecte ou sont berbérophones.
" Leur nombre peut être évalué, avec une marge d'erreur assez grande, à
510 000 personnes, composées d'environ 300 000 berbérophones d'origine algérienne
(soit quelque 30 % de la population " algérienne ") et de 210 000
berbérophones d'origine marocaine (environ 50 % de la population marocaine). Le
tout sur un total de l'ordre d'un million et demi de Maghrébins et assimilés ;
la proportion globale est donc d'un tiers. " (Salem CHAKER, in Vingt-cinq
communautés linguistiques de la France, L'Harmattan, tome II, 1988).
Signalons aussi que le Maghreb a un important peuplement berbère. "
Dans cette région, 23 % des Tripolitains, 1 % des Tunisiens, 30 % des Algériens,
40 % des Marocains, sont des berbérophones, parlant des dialectes voisins, mais
distincts. " Viviana PQUES, Les peuples de l'Afrique, Bordas, 1974)
Pour toutes ces populations l'arabe est une langue étrangère : c'est
ainsi que l'hymne national Qasamân ne peut être compris par la majorité
du peuple algérien. Dans ces conditions, enseigner cette langue à des enfants
nés en France est une atteinte aux droits les plus élémentaires de la
personne humaine.
Pérennité des lettres franco-maghrébines
Le bilinguisme qui existe actuellement en Algérie est le
produit d'une longue histoire qui a commencé avec la conquête en 1830. On a
dit : " Il constitue un enrichissement certain de la littérature et de la
culture nationales. L'arabisation en cours [...] fait retrouver à la littérature
algérienne toute sa dimension horizontale d'Ouest en Est, non plus maintenant
comme au temps de Camus à la hauteur de la Grèce, mais à celle des rives méridionales
de la Méditerranée. Maroc et Tunisie sont aussi attachés au français. La
littérature de langue française, elle, maintient une dimension verticale, non
pas celle de Rome et de la " mare nostrum " de Bertrand, mais celle de
l'ouverture vers la modernité, symbolisée par la Ville des autres implantée
sur le rivage algérien par opposition au tréfonds rural et à l'arrière-pays,
terroir des paysans et territoire de parcours. Les apports venus de l'Est et du
Nord sont intégrés, assimilés, algérianisés selon une manière propre à la
Berbérie reculée (Tidafi). " (Jean DEJEUX, La littérature algérienne
contemporaine, P.U.F., 1975).
Cela étant, il faut distinguer plusieurs étapes et aspects dans l'évolution
des lettres maghrébines.
L'école d'Alger
Il y a d'abord les écrivains dont l'ascension précède les
malheureux événements de 1954. Passionnément attachés à l'Algérie,
respectueux des religions de ce pays, ils cherchent à définir un univers
" méditerranéen " qui concilierait les valeurs de l'Europe et celles
de l'Afrique.
Fils d'un ouvrier agricole tombé dans la bataille de la Marne et d'une mère
espagnole et paysanne, Albert Camus, malgré les épreuves de sa jeunesse à
Alger, a toujours défendu la cause des humiliés et prêché l'avènement d'une
justice meilleure.
Il n'est pas, comme Sartre, le chantre du désespoir littéraire. La lumière
et la chaleur, la mer et le soleil, ces biens du pauvre qui sont aussi la propriété
des Méditerranéens, lui ont inspiré des pages sensuelles et colorées. Mais
la flamme des étés brûlants, la lutte contre les vagues, la possession du
sable et de la terre se dissipent avec le retour vers la ville.
Un ciel vide, un monde déraisonnable, une existence sans justification où l'être
humain répète, jour après jour, des gestes dénués de sens, voici le sort
imposé à tous. Comme Sisyphe, nous sommes condamnés à rouler éternellement
notre rocher.
Pourtant, la conscience de notre destin absurde nous libère de la
servitude et nous donne la grandeur tragique du héros qui vit volontairement
son sort.
Consentement ou révolte, le même dilemme s'est posé à Jules Roy face
à la Ruhr bombardée, aux affrontements d'Indochine, de Corée et d'Algérie.
Probité, honnêteté, gravité tendue, toutes ces qualités l'amènent à
condamner la guerre absurde, en particulier dans Les chevaux du soleil,
roman cyclique où est décrite la colonisation de l'Algérie.
Courageusement, il déclare : " D'Algérie, j'aurais dû parler de
grandeur française, de patriotisme inaliénable, pour être conforme. Au lieu
de cela, j'ai dit que Bugeaud n'avait été qu'un salaud, un ignoble assassin,
et que l'Algérie devait être algérienne comme le Vietnam vietnamien. Il n'y a
pas de guerre juste et propre, et pourtant, au coeur de l'horreur, la chevalerie
reste vraie. C'est insoluble. " (in : Le Nouvel Observateur, 18 mai
1966).
Malgré cet écoeurement devant l'économisme à courtes vues qui a dénaturé
les rapports franco-maghrébins, le sens de la vie reste le plus fort ; et
Gabriel Audisio, dans Rhapsodies de l'amour terrestre, loue la beauté de
la terre dont la lumière et la nuit recoupent celles des territoires intérieurs.
Le même culte du paysage natal se retrouve chez Emmanuel Roblès. Dans un
roman comme Les hauteurs de la ville ou dans l'action théâtrale de Montserrat,
règne toujours l'atmosphère dure et poignante de pays livrés à la fatalité
de la guerre et du sang. Nous sommes très loin du régionalisme folklorique et
sentimental où certains critiques veulent ranger les écrivains algériens. Ce
n'est jamais dans les fumées des rendez-vous de Saint-Germain-des-Prés, mais
dans les terres des affrontements, que l'on a le sentiment aigu d'une histoire
plongeant l'être humain dans l'action violente et la proximité constante de la
mort.
La vie de Jean Amrouche, kabyle de religion chrétienne, manifeste aussi
ce drame. Quand il cherche à définir " le héros méditerranéen ",
il choisit une figure de la résistance et de la révolte, Jugurtha, ennemi des
Romains. Et il dénonce dans ses derniers poèmes - des " chants de guerre
" - le mirage d'une " intégration " impossible qui l'a exilé de
sa patrie : l'Algérie. L'échec de son rôle d'intercesseur l'a plongé dans le
désespoir et a usé ses forces.
Poésies et romans en langue arabe
De son côté, la littérature algérienne de langue arabe a
commencé à s'affirmer vers les années 1920. (Voir Mûhammad Al-Hadi SANOUSI
AZZAHIRI, Poètes algériens de l'époque contemporaine, Tunis, 1926).
Poète du mouvement de la Nahda, Mûhammad Laïd a surtout chanté la
politique et la religion, dans des poèmes sur le colonialisme, L'émir
Khaled ou l'unité du peuple, par exemple. Dans son Diwan, il fait un
effort sérieux pour renouveler tournures et images d'origine traditionnelle
orientale.
De son côté, Mûfdi Zakaria composa en prison le chant national algérien
Qasamân et sa grande oeuvre, La flamme sacrée, est classique
dans le meilleur sens du terme.
Réda Houhou - fusillé en 1956 par une organisation clandestine - ne
voyait pas l'Algérie de son temps sous un angle optimiste. Dans son livre Avec
l'âne de Hakim, il traite à partir d'une série d'entretiens des sujets
d'une actualité brûlante : le mariage, la femme, les arts, l'enseignement, la
politique...
Il faut dire pourtant qu'on rencontre surtout des auteurs de courtes
nouvelles. Ainsi, Mûhammad Saïd Zahiri, qui verse dans le moralisme avec ses
deux textes : La coutume chez les femmes d'Algérie (qu'il veut voilées)
et : En visite chez Sidi Abed (où il critique la décadence des moeurs
et la superstition sur un ton assez pédant). (Voir A. KHATIBI, Le roman
maghrébin, Maspero, 1968).
La génération de la guerre
Aux alentours de 1952, les écrivains maghrébins s'efforcent
non seulement de raconter l'histoire de l'Afrique du Nord mais aussi de dénoncer
les injustices du système colonial et de montrer les problèmes complexes d'une
société qui éclate.
Le Tunisien Albert Memmi analyse le drame de l'incommunicabilité d'hommes
et de femmes pris entre diverses cultures comme, entre autres, dans son roman La
statue de sel où est décrite la situation particulière de l'israélite.
Et, dans toute une série d'essais, il brosse le tableau de l'oppression dont
sont victimes le colonisé, le juif, le noir et la femme, dans une société où
la phraséologie libérale essaie de dissimuler l'exploitation économique et
les crises culturelles.
De son côté, le Marocain Driss Chraïbi crie sa révolte dans Les
boucs et montre les humiliations que subissent en France les travailleurs
maghrébins. Toujours dans le domaine chérifien, Ahmed Sefrioui décrit, en
1954, dans La boîte à merveilles, la vie intérieure des habitants de
la ville de Fès. Quant à Tahar ben Jelloun, son oeuvre lui a valu le
prix Nobel en 1988.
Dans La grande maison, de l'Algérien Mûhammad Dib est analysée
l'âme de cette région, sa sensibilité et le lent processus qui l'amène à se
détacher de la France. Mais l'écrivain reste dans une éternelle quête de
soi, car la vie et le rêve sont au-dessus de toutes les haines et méprisent
les compromissions. Ainsi, Qui se souvient de la mer est un des plus
beaux textes oniriques de la littérature algérienne. " La nuit est tombée
; je sors, je vais au devant de la mer. Cette nuit sera peut-être la dernière.
Tout au bout de l'avenue, immobile, elle est à l'affût. Puis, d'un coup, elle
m'appelle et me poursuit, m'entoure et me déroute à travers la machinerie des
rues. Elle parle avec un rire brusque qui la change de proche en proche. Toute
la nuit, je marcherai dans cette ville, et loin dans une autre, sous son escorte
".
Jean Sénac est un poète qui a vécu, jusqu'à son assassinat non encore
éclairci, tous les drames, les joies et les déboires de l'algérianité. Il
chante l'amour, la liberté et la beauté avec naïveté, grandiloquence parfois
et un grand luxe d'images :
" Et maintenant nous chanterons l'amour
Car il n'y a pas de révolution sans amour ". (Citoyens de
beauté, 1967)
De même, chez Rachid Boudjedra, un roman comme La répudiation
(1969) témoigne moins de la volonté d'exprimer les problèmes de l'actuel État
algérien que de l'ascendant encore exercé dans ce pays par la langue et la
culture françaises, objets d'un choix et d'une prédilection chez tous les écrivains
à la recherche d'une statement universelle.
L'arabisation et la littérature
Le fait est que la longue stagnation des siècles passés pèse
actuellement sur l'effort de renouveau en Algérie. Les habitants sont peu
nombreux à lire les poèmes et les nouvelles en langue arabe. Chez beaucoup d'écrivains,
on note un certain académisme, avec des formes figées, des clichés, des
images trop conventionnelles.
Radio et télévision sont livrées souvent à un discours monocorde, le
présentateur se contentant de lire son texte tandis que les rares images sont
muettes.
La plupart des journaux - El Djeich (L'Armée), El
Moudjahid, Révolution africaine, Algérie Actualité - sont
édités en arabe et en français, et la majorité des lecteurs choisissent
cette dernière langue. Ach-Cha'b (Le Peuple), écrit uniquement en
arabe, est de diffusion très restreinte.
Le français reste la langue de travail de la majorité des cadres, à
tous les niveaux du pays. Le peuple algérien - même arabophone - a établi un
compromis réaliste entre la langue du coeur (lughat al galb), français
ou berbère, et la langue du pain (lughat al khobz),
l'arabe exigé par les pouvoirs en place.
À part de rares exceptions, les écrivains algériens - à la différence
de leurs collègues d'Égypte ou du Proche-Orient - restent prisonniers d'une
langue et de formes archaïques.
On a écrit, à leur sujet : " Il faut affirmer avec force qu'en Algérie,
la culture arabe est aux mains de la plus bornée des " élites ".
[...] Non d'ailleurs que nous n'ayons quelques noms à citer et quelques
oeuvres, rares mais honorables. Mais que peuvent Ben Haddouga et Wattar contre
l'enlisement ? Pourquoi Ahlam Mustghanmi va-t-elle publier ses poèmes à
Beyrouth et non pas à Alger ? Paix aux cendres de l'émir Abd-al-Kadir et paix
à Mûhammad Al'Id et à Muffdi Zakaria, ils ont dit ce qu'ils avaient à dire
en des temps où il n'était pas facile de le faire. Mais la littérature n'est
ni un musée ni une maison de retraite. Alors où sont nos jeunes poètes arabes
d'Algérie et s'ils ne répondent pas à l'appel, qui les empêche de le faire ?
(Jamel Eddine ben CHEIKH, in Les Temps modernes, n° 375 bis, 1977).
Ajoutons qu'au théâtre, le public impose sa langue parlée. Les pièces
sont marquées par l'imitation du répertoire français et ce sont des artistes
de formation francophone qui contribuent à son épanouissement.
La littérature algérienne actuelle et la langue française
Les jeunes intellectuels veulent regarder l'avenir et refusent
les formules consacrées, les poncifs officialisés, le vocabulaire reçu. Comme
le poète marocain Abdelatif Laâbi, dans L'oeil et la nuit (1969), ils
posent la question : " Et maintenant nous sommes exténués du passé...
Mais qui sommes-nous ? Comment sortir de la caverne ? "
Mourad Bourbonne montre, dans Le Muezzin (1968), un messager du gai
savoir qui veut retrouver l'humus profond, " l'authentique qui a péri étouffé
". Et Nabile Farès évoque la montée d'un monde nouveau où il faut
s'accepter mélangé, multiple, pour " redécouvrir sa vraie peau ".
Quant à Ali Bonmahdi, il raconte la déception des combattants du F.L.N.
Une tendance nouvelle se dessine, qui met en question société, condition
humaine, religion traditionnelle, situation de la femme. On peut citer, entre
autres : Abdallâh Chaamba, Djamila Débèche, Assia Djebar, Haddad Hadj Ali,
Abdelkader Khatibi, Tahar Ouattar, Malek Ouary, Ahmed Sefrioui. A propos de ces
écrivains, le grand dramaturge égyptien Taoufiq El Hakim a dit : " La
production algérienne en langue française est devenue célèbre dans le monde
entier ".
Le renouveau de la littérature berbère de langue française
Il faut dire aussi que se développent, peu à peu, des oeuvres
littéraires très marquées par la référence kabyle et l'ancrage dans un passé
culturel pluriséculaire.
Le lyrisme de Mouloud Feraoun s'était traduit dans ses romans simples, au
réalisme émouvant, avec une vision du monde candide qu'enseignaient les
instituteurs de son époque. Mais il y a aussi le drame psychologique d'une
jeunesse qui se débat contre la stagnation sociale parce qu'elle a entendu
l'appel d'une civilisation répondant à ses voeux inconscients, alors que le
monde qui l'entoure est fait de passions politiques et de haines. Dans des
romans comme La terre et le sang et Les chemins qui montent, il
n'y a pas seulement la terrible aventure passionnelle d'Amer n'Amer, fils d'un
Kabyle et d'une Française, mais également des interrogations sur le conflit de
l'Islam et de l'Occident chrétien.
Dans l'introduction à ses Poèmes kabyles anciens, Mouloud Mammeri
insiste sur ce patrimoine berbère s'exprimant par trois types de personnages :
Cette affirmation identitaire s'exprime avec passion chez Kateb Yacine. Son
roman Nedjma est un poème d'amour et une tragédie comme les Grecs les
concevaient. Son héroïne, nommée Étoile, exprime sous forme de mythe la tragédie
de l'Algérie. Quatre jeunes gens sont amoureux d'elle et, derrière leurs misères,
se fait jour l'humiliation des colonisés, pris entre la présence légendaire
des ancêtres et les exigences du monde moderne, conflit que peur résoudre la
dignité restaurée d'un peuple. Dans une oeuvre au lyrisme puissant - et derrière
un nationalisme souvent de façade - se devinent les influences de Beckett ou de
Brecht, celles du coryphée antique et toute une culture confiante en une
fraternité à redécouvrir et un avenir qui s'annonce
" Au sein des chastes altitudes
Où le baiser surabonde en étoiles
Où la crinière commence au talon
Où le savoir est un éclair fidèle
Et l'amour une seule nuit sans mémoire ".
Dans cette littérature d'statement française, il y a un choix et un appel de
l'écrivain maghrébin, c'est-à-dire la volonté d'exprimer les révoltes et
les conflits dans une langue, une manière de penser qu'il admire à cause de
son caractère d'universalité.