LA CIA ET LE MONDE EN 2015
Par Jean-Paul Bled
Sous le titre Global Trends 2015 : a dialogue about the future with
nongovernment experts, la CIA a rendu public, au début de 2001, un document
de 56 pages dans lequel est présenté ce que pourrait être le monde en 2015.
C'est là un exercice auquel elle se livre à intervalles réguliers. C'est là
aussi un exercice délicat, car, le moment venu, on ne se privera pas, si on se
reporte à ce texte, de relever toutes les erreurs qu'il contenait. Et il en
contiendra. Il ne peut en aller autrement. Ce rapport a, d'ailleurs, l'honnêteté
de relever, sinon les bévues grossières, du moins les erreurs d'inflexion déjà
apparues entre les prévisions exposées dans son précédent rapport sur
l'horizon 2010 et certaines évolutions qui se sont dessinées au cours des cinq
premières années de la période couverte. Sans doute le prochain rapport
fera-t-il, de la même manière, amende honorable pour certains points mal appréciés
ou insuffisamment évalués. Mais, après tout, là n'est pas le plus important.
La CIA n'est pas une pythie infaillible et n'a pas la prétention de l'être. Ce
texte est important à un autre titre. A n'en point douter, il va compter parmi
les textes qui nourriront la réflexion des responsables américains et pourront
aller jusqu'à inspirer leurs options en matière diplomatique et stratégique.
La méthode suivie mérite de retenir l'attention. Pour cette enquête
prospective, la CIA n'a pas recruté des James Bond sophistiqués, mais s'est
tournée vers des experts d'instituts de recherches en relations internationales
et en sciences politiques souvent liés à de grandes universités. Pour ne
prendre que quelques exemples, on y trouve les Universités de Georgetown,
Harvard, du Maryland, la Brookings Institution et l'International Institute for
Strategic Studies de Londres. D'autre part, l'enquête n'a pas été menée à
la va vite. Elle s'est étendue sur quinze mois. Il s'agit donc d'une étude
qui, dans les limites du genre, présente toutes les garanties requises de sérieux.
Le rapport commence par distinguer les sept facteurs dominants qui devraient façonner
le visage de la planète au cours des quinze prochaines années : la démographie
- les ressources naturelles et l'environnement - les sciences et la technologie
- l'économie globale et la globalisation - la " gouvernance "
nationale et internationale - les futurs conflits - le rôle des Etats-Unis.
Aucun de ces facteurs n'exercera une influence dominante. De surcroît, leur
impact ne sera pas uniforme, il variera, au contraire d'un pays ou d'une zone à
l'autre. Autre point capital, ces facteurs ne se renforceront pas nécessairement,
dans bien des cas, leur action se contredira. Après avoir posé cette liste,
les auteurs du rapport s'empressent encore de souligner que, si les prévisions
sur certains de ces facteurs (démographie et ressources naturelles) comportent
de faibles risques d'erreurs, il n'en va pas de même pour les autres où la
somme de variables est beaucoup plus élevée. A partir de là, il devient
souvent nécessaire de concevoir une diversité de scénarios. On le voit bien
dans le cas de l'avenir de la Chine qui préoccupe fortement nos analystes. Ils
n'imaginent et ne discutent pas moins de trois scénarios fort différents les
uns des autres.
Cette intervention de l'imprévu conduit déjà les auteurs du rapport à
corriger certaines des conclusions établies dans le document précédent pour
l'horizon 2010. Au cours des cinq dernières années, certaines tendances
lourdes ont développé un impact plus fort qu'il n'avait été initialement
envisagé. Il a été ainsi nécessaire de réévaluer les effets de la
globalisation. Une plus grande importance a dû être attribuée aux problèmes
de la " gouvernance " (gouvernements et acteurs non-gouvernementaux),
notamment aux défis auxquels le crime international et les réseaux terroristes
la confrontent. Le rapport fait également une place plus grande au rôle des
sciences et de la technologie (informations - biotechnologie) comme moteur du développement
global. La question des ressources naturelles (alimentation -eau - énergies) a
pris une acuité nouvelle qu'il a fallu prendre en compte. Les événements des
dernières années ont d'autre part amené à majorer le facteur de la puissance
américaine, à la fois comme facteur objectif et facteur subjectif (campagnes
contre l' " hégémonie américaine). Ils ont également conduit à réévaluer
la puissance montante de la Chine et le déclin de la Russie. Dans les deux cas,
les tendances observées précédemment se sont intensifiées.
Démographie
Les calculs permettent de prévoir que la population mondiale passera entre 2000
et 2015 de 6, 1 milliards d'habitants à 7, 2 milliards. Le taux de croissance
continuera toutefois à diminuer, passant de 1,7% en 1985 à 1% en 2015. Ces
valeurs globales continueront, cependant, de cacher de forts contrastes. La
croissance démographique concernera pour l'essentiel des pays en voie de développement
et les zones urbaines. L'Inde verra sa population passer de 900 millions
d'habitants à 1, 2 milliards ; à l'inverse, de nombreux pays africains, frappés
de plein fouet par le SIDA, perdront des habitants. Ainsi la population de
l'Afrique du Sud devrait tomber de 43,4 millions à 38,7 millions. De son côté,
la Russie, sous le coup d'une mortalité élevée et d'une faible natalité,
connaîtra un sensible recul démographique, passant de 146 millions d'habitants
à 135 au mieux et 130 au pis.
Parmi les pays développés, l'Amérique du Nord, l'Australie et la Nouvelle-Zélande
continueront de connaître la plus forte croissance, entre 0,7% et 1%. Elles la
devront principalement à l'immigration qui se poursuivra à des rythmes élevés.
Leur situation se distinguera fortement de celle de la plupart des pays européens
où l'augmentation de l'espérance de vie aggravera les tensions sur le marché
du travail et pèsera lourdement sur le traitement du problème des retraites.
Il en résultera une forte pression migratoire en provenance d'Afrique du Nord,
du Moyen-Orient, d'Asie du Sud-Est ainsi que des Pays d'Europe orientale. Les
gouvernements européens, prévoient les auteurs du rapport, chercheront à
trouver une voie médiane entre les besoins de leurs économies en main d'oeuvre
et les réactions d'hostilité d'une partie des populations autochtones.
Ressources naturelles et Environnement
Résultat d'une progression régulière de la production agricole, les besoins
alimentaires seront globalement couverts. En réalité le monde montrera là
aussi de forts contrastes. La malnutrition risque de gagner encore du terrain
dans l'Afrique sub-saharienne. Des famines y sont à craindre sur le type de
celles qui frappèrent la Somalie au début des années 90 et plus récemment la
Corée du Nord.
Mais les problèmes les plus graves viendront de la pénurie d'eau qui devrait
toucher en 2015 près de la moitié de la population mondiale, notamment en
Afrique, au Moyen-Orient, dans l' Asie méridionale et dans le nord de la Chine.
Le problème n'est pas nouveau, mais il risque de prendre des proportions encore
inconnues et de provoquer des conflits entre Etats riverains d'un même fleuve.
Ainsi l'aménagement du Tigre et de l'Euphrate par la Turquie affectera
directement la Syrie et l'Irak et pourrait conduire à de sérieuses tensions
dans la région.
Dans le domaine de l'énergie, les demandes, bien qu'appelées à grandir,
devraient être satisfaites. L'Asie, en premier lieu la Chine et l'Inde, verra
sa consommation de pétrole et de gaz augmenter fortement. Il faut prévoir
qu'en 2015, les trois-quarts du pétrole du Golfe Persique seront exportés vers
les marchés asiatiques, contre seulement 10% vers l'Ouest.
Les problèmes liés à l'environnement ne devraient trouver que partiellement
des solutions. La dégradation des sols arables et la déforestation tropicale
devraient se poursuivre. Les perspectives pour 2015 ne sont toutefois pas
uniformes. Les questions d'environnement continueront à nourrir des débats
dans les pays développés. Les problèmes seront néanmoins beaucoup plus aigus
dans les pays en voie de développement, notamment en liaison avec le mouvement
d'urbanisation. Certaines mégapoles comme Mexico, Sao Paulo, Lagos et Pékin
seront tout particulièrement frappées. D'autre part, la Russie, l'Ukraine et
plusieurs pays d'Europe centrale et orientale continueront d'être confrontés,
dans ce domaine, à l'héritage de l'ère communiste.
Sciences et Technologie
Les technologies de l'information sont promises à connaître des développements
spectaculaires au cours des prochaines années. D'autre part le temps compris
entre les découvertes et leur application pratique ne va cesser de se réduire.
Il va de plus en plus se confirmer que la révolution liée à la diffusion de
ces technologies représente pour l'humanité le bouleversement le plus considérable
depuis les débuts de la Révolution industrielle dans la seconde moitié du XIX°
siècle.
La révolution informatique ne se diffusera cependant de manière égale à
travers le globe. L'Inde devrait y occuper une place de pointe. La Chine
enregistrera également des résultats positifs, avec toutefois un fort
contraste entre les villes et les campagnes. La Russie présentera un tableau
sensiblement voisin. L'Amérique latine connaîtra une explosion exponentielle
dans ce domaine.
Les quinze prochaine années seront également marquées par le développement
de la révolution biotechnologique. Elle contribuera à améliorer la qualité
de la vie, notamment en favorisant le progrès médical et en aidant à la réduction
de la pollution. Mais elle profitera surtout aux pays occidentaux et seulement
à quelques segments des autres sociétés.
Economie globale et Globalisation
Caractérisée par des flux croissants d'informations, d'idées, de capitaux, de
biens et de services, la globalisation devrait, estiment les auteurs du rapport,
favoriser une expansion de l'économie qui retrouvera les taux de développement
des années soixante ou du début des années soixante-dix. Cette croissance
forte bénéficiera également à plusieurs des " marchés émergents
", en particulier aux deux géants asiatiques, l'Inde et la Chine. La
globalisation devrait favoriser également une plus grande stabilité politique.
Ses bienfaits ne seront cependant pas universels. Il est même dans la nature de
la globalisation de générer des frustrations dans les régions, les pays ou
les groupes qui en seront tenus à l'écart. Ce partage risque de nourrir des
conflits aussi bien politiques, ethniques qu'idéologiques ou religieux.
Gouvernance nationale et internationale
Les Etats continueront d'être les acteurs principaux de la scène
internationale. Mais ils seront confrontés de plus en plus aux défis auxquels
la globalisation les soumet. Ils auront de plus en plus de mal à contrôler les
flux, licites ou non, d'informations, de technologies, de transactions financières,
sans compter les pressions migratoires, les transports d'armes, les épidémies
qui ignorent les frontières étatiques.
Les auteurs du rapport prévoient que la globalisation favorisera la
transparence des prises de décision gouvernementales, un processus qui ne
pourra que gêner les régimes autoritaires. Inversement elle compliquera, voire
fragilisera les pratiques de la démocratie traditionnelle et conduira, de ce
fait, à des aménagements progressifs.
Ces défis contraindront, en tout cas, les Etats à revoir leurs structures
gouvernementales, faute de quoi ils se condamneront rapidement à l'inefficacité.
Leur efficacité dépendra aussi de leur aptitude à coopérer avec des acteurs
non-étatiques, un processus notamment lié à la libéralisation des échanges
et des marchés. Mais ces acteurs seront également de plus en plus présents
dans des secteurs non tournés vers le profit.
L'un des plus grands défis auxquels les Etats seront tenus de répondre sera
celui de la lutte contre le crime organisé dont les réseaux sont appelés à
grandir et à se diversifier. Il faut en outre prévoir que ceux-ci étendent
leurs champs d'action. Le risque est grand qu'ils interviennent jusque dans le
secteur des armes nucléaires, biologiques et chimiques.
L'hétérogénéité ethnique de la plupart des Etats de la planète constituera
aussi un levier pour ces groupes qui s'appliqueront à en jouer pour entretenir
et développer des besoins auxquels ils s'emploieront à répondre. Les facteurs
religieux se grefferont sur ces problèmes dans de nombreux pays et
contribueront à en faire des poudrières.
La capacité à répondre à ces défis établira un nouveau partage entre les
Etats. Les analystes de la CIA prévoient que les Etats occidentaux y
parviendront. Un autre groupe de pays, parmi lesquels la Turquie, la Corée du
Sud, l'Inde, le Chili et le Brésil, se rapprochera de cet objectif. Un peu plus
loin, on devrait trouver Singapore, Taiwan, peut-être la Chine, et quelques
Etats moyen-orientaux et latino-américains. La plupart des autres Etats, faute
d'équipes dirigeantes adéquates et de moyens, devraient faillir dans cette tâche.
Les dernières années ont vu le développement d'institutions et
d'organisations internationales. Ce mouvement devrait s'amplifier, car le nombre
de problèmes à se traiter à ce niveau augmentera.
Futurs Conflits
Le rapport distingue entre deux types de conflits : conflits internes et
conflits entre Etats. Les premiers, trouvant leur origine dans des querelles
ethniques, religieuses, économiques et politiques, continueront de faire rage.
Ils mineront notamment la stabilité et l'unité d'Etats déchirés par des
divisions. Les Nations-Unies continueront de s'impliquer dans ces crises dans
l'espoir d'y trouver des solutions. Les grands Etats, en revanche, tendront à
se désengager de ces opérations.
Le risque de guerres entre Etats développés est considéré comme faible. En
revanche les rivalités entre L'Inde et le Pakistan, la Chine et Taiwan
pourraient déboucher sur de graves conflits. Le rapport s'intéresse tout
particulièrement au cas de la Chine. Différents cas de figure sont envisagés.
La Chine accordera-t-elle la priorité à son développement économique et à
la défense de sa stabilité intérieure ? Ou bien cherchera-t-elle à utiliser
sa puissance pour réaménager à son avantage l'espace asiatique ?
Le déclin programmé de la Russie est un autre facteur d'incertitude. Incapable
de maintenir ses forces conventionnelles à un niveau performant, elle
concentrera ses efforts sur ses armes nucléaires. Le Japon se découvre également
comme un facteur d'incertitude. Le recul de son hégémonie économique dans la
région devrait y entraîner une érosion corrélative de son leadership
politique. L'Inde renforcera sûrement son rôle comme grande puissance régionale.
Mais ses moyens lui permettront-ils d'intervenir au-delà de ce cercle ?
Le rôle des Etats-Unis
On se rassurera en apprenant que les experts de la CIA tiennent pour acquis que
les Etats-Unis resteront la puissance dominante à l'échelle du monde. Aucun
Etat ne sera en mesure de contester leur primauté tant économique,
technologique que stratégique et politique. Ce sera donc toujours le temps du global
leadership américain.
Et pourtant ce leadership ne parviendra pas à s'imposer aussi aisément que
durant la dernière décennie. Plusieurs obstacles se mettront en travers. La période
verra augmenter le nombre des Etats en mesure de jouer un rôle sur la scène
mondiale. Certains d'entre eux s'emploieront à contrarier l'exercice de cette hégémonie.
Il leur sera sans doute difficile de constituer des coalitions anti-américaines.
Mais les Etats-Unis seront amenés à opérer certains infléchissements de leur
politique dans le but de contrer ces tentatives. Il leur sera plus malaisé de bâtir
autour d'eux des coalitions dont la principale raison d'être serait de servir
leurs intérêts.
Il faut d'autre part s'attendre à ce que les Etats-Unis soient rapidement la
cible d'attaques informatiques qui livreront le combat jusqu'au coeur du système
américain. Ces agressions auxquelles il faut ajouter des actions terroristes
viseront le sanctuaire de la puissance américaine qui, face à ses adversaires,
pourrait démontrer sa vulnérabilité.
Il ne sera pas non plus sans importance que les Etats-Unis auront de plus en
plus de mal à mobiliser le secteur privé américain au service d'une politique
extérieure ambitieuse.
Régions et Espaces
En guise de conclusion, les analystes mobilisés par la CIA procèdent à un
examen des principales régions du globe et s'emploient à en préciser les évolutions
au cours des quinze prochaines années.
L'Asie orientale et sud-orientale est le premier espacé étudié. De nouveau
l'analyse tend à privilégier la Chine, une preuve supplémentaire de la place
qu'elle occupe dans les préoccupations américaines. La région sera en effet
dominée par les incertitudes liées à la Chine, même si d'autres facteurs
sont appelés à interférer : les interrogations sur la réunification de la
Corée et la capacité du Japon à maintenir ses positions.
Il est à prévoir que des tensions pèseront sur l'unité de la Chine. Alors
que l'ouest de la Chine connaîtra un faible niveau de développement qui le
rapprocherad'Etats pauvres comme le Cambodge, le Laos et le Vietnam, le sud du
pays intensifiera ses liens avec Taiwan, Hong-Kong et s'intégrera de plus en
plus à l'économie mondiale.
Il est à prévoir que le Japon et d'autres Etats chercheront à maintenir une
présence américaine significative comme contre-poids à l'influence croissante
de la Chine. Des liens économiques se tisseront entre la Chine et le Japon sans
suffire, toutefois, à éliminer entre les deux Etats les tensions liées aussi
bien au passé qu'à des différends d'ordre stratégique. La Chine s'emploiera
à développer ses liens économiques avec les Etats-Unis, mais, dans le même
temps, sera attentive à maintenir des relations étroites avec la Russie dans
le but de s'assurer une marge de manoeuvre face aux pressions américaines et de
peser sur le soutien des Etats-Unis à Taiwan.
***
Le rapport de la CIA s'intéresse ensuite à l'Asie méridionale dont l'Inde
s'affirmera comme la grande puissance régionale. La période verra notamment
s'accroître l'écart entre l'Inde et le Pakistan. Les disparités, politiques,
économiques, sociales entre les deux Etats s'accuseront. Alors que la démocratie
indienne saura résister aux épreuves d'origine religieuse et ethnique
auxquelles elle sera soumise, et connaîtra un fort niveau de développement, le
Pakistan aura beaucoup de mal à sortir de décennies de crises politiques et économiques.
La région continuera d'être dominée par le conflit entre les deux Etats,
mais, compte tenu des forces en présence, celui-ci devrait tourner à
l'avantage de l'Inde.
Les auteurs du rapport misent sur un déclin de la Russie. Celle-ci s'emploiera
sans doute à maintenir son influence sur les Etats de l'ancienne Union Soviétique.
Dans une perspective américaine aura des résultats négatifs.Il se mettra en
travers de la volonté de l'Ukraine de se rapprocher de l'Occident et freinera
le développement des Etats du Caucase et d'Asie centrale vers des formes
stables et ouvertes d'organisation politique. Cette réaffirmation de la volonté
de puissance russe se trouvera néanmoins en contradiction de plus en plus évidente
avec la difficulté du pays à s'intégrer au système financier et commercial
mondial. En 2015, l'économie russe devrait représenter tout au plus un cinquième
de l'économie américaine, un constat qui fixe naturellement ses limites au
pouvoir d'influence de la Russie. Celle-ci cherchera sans doute à développer
ses liens en Europe et en Asie pour s'imposer comme un partenaire incontournable
des Etats-Unis dans le traitement des affaires mondiales. Mais il est clair que
ces efforts n'impressionnent pas les auteurs du rapport.
Celui-ci examine ensuite la région s'étendant du Maroc à l'Iran. Sur
l'ensemble de cet espace, les régimes en place seront soumis à un double défi
: à l'intérieur les pressions aussi bien démographiques, économiques que
sociales, à l'extérieur la montée de la globalisation. Il leur sera
impossible de développer une réponse unique. Dans le même temps, l'islamisme
dans ses différentes versions politiques exercera une forte puissance
d'attraction sur les masses de ces pays.
Dans le conflit israélo-palestinien, le rapport développe un optimisme modéré.
Une paix fragile sera revenue ; un Etat palestinien aura vu le jour, mais les
relations entre les deux peuples resteront tendues. Les vieilles rivalités
entre l'Egypte, la Syrie et l'Irak auront refait surface. Le Golfe Persique
restera une zone d'une importance cruciale, mais les Etats riverains Irak, Iran,
Arabie Saoudite réussiront à s'assurer une plus grande autonomie, ce qui aura
pour effet d'y compliquer un peu plus le jeu.
Le maintien d'une forte pression démographique constituera un dénominateur
commun à la plupart des Etats de la région. En 2015, la tendance lourde sera
que les habitants du Moyen-Orient seront plus pauvres, plus urbanisés et plus
amers. Les jeunes de moins de vingt ans continueront d'y représenter plus de la
moitié de la population, ce qui signifiera une augmentation de 3,1% de la
population entrant chaque année sur le marché du travail. Ce sera là un défi
impossible à relever et, du même coup, il en résultera une situation génératrice
de crises.
***
Un constat pessimiste s'impose également pour l'Afrique subsaharienne. Les
populations, mal encadrées par des Etats fragiles, auront à souffrir à la
fois de la pauvreté et de la maladie. La région connaîtra une très forte
urbanisation, au point que la population de nombreuses villes devrait doubler
d'ici 2015. Mais celle-ci s'opèrera dans des conditions très critiques. Ces
villes seront de plus en plus des foyers d'insécurité et d'instabilité. Les
problèmes alimentaires ne trouveront pas leur solution. Pis, la malnutrition
devrait augmenter de 20% au cours de la période.
Les perspectives de développement économique de cette zone sont extrêmement
sombres, même si le Nigéria s'affirmera comme un des grands producteurs de pétrole.
L'Afrique du Sud et le Nigéria tiendront sans doute le rôle de puissances
principales, mais sans devenir pour autant des locomotives économiques. De même
n'auront-ils pas la capacité de stabiliser la région.
***
Le rapport examine ensuite le cas de l'Europe. L'Union européenne, prévoit-il,
aura fortement avancé dans la voie de son intégration et de son élargissement.
Une dizaine d'Etats supplémentaires devraient y être entrés. Il faut
toutefois que les problèmes soulevés par cet élargissement provoqueront de sérieuses
tensions dans certains Etats centre et est-européens
Le cas de la Turquie retient aussi nos analystes. Aura-t-elle pu rejoindre
l'Union européenne ? Le rapport ne se prononce pas. Il prévoit, cependant, que
le chemin sera long et difficile. De plus, il est acquis que la Turquie
continuera de déployer sa politique extérieure dans plusieurs directions,
l'Europe bien sûr, mais aussi le Caucase et l'Asie centrale, sans oublier ses
voisins proche-orientaux. En revanche, le rapport est étrangement muet sur les
liens entre la Turquie et Israël.
L'Union européenne développera ses relations commerciales et ses
investissements à travers le monde. Elle cherchera à s'impliquer dans les
affaires mondiales, mais les auteurs du rapport doutent que cet engagement
prennent, sauf exception, la forme d'interventions militaires. L'OTAN qui se
sera encore élargi à de nouveaux Etats d'Europe orientale, sera le lieu privilégié
du partenariat entre les Etats-Unis et l'Union européenne.
***
Dernier cas étudié, l'Amérique latine présente un tableau contrasté.
Globalement le subcontinent connaîtra une forte expansion , mais celle-ci ne se
distribuera pas de manière égale. Le Mexique, le Brésil, l'Argentine et le
Chili en seront les grands bénéficiaires, alors que les pays andins seront à
la traîne. Le même constat s'impose pour l'avenir des institutions démocratiques.
Elles s'enracineront dans les Etats appelés à participer à cette forte
croissance. L'avenir est en revanche plus préoccupant pour les autres. Le cas
de Cuba est évidemment évoqué. L'évolution dépendra dans une large mesure
des conditions dans lesquelles la transition s'effectuera après la disparition
de Castro. Enfin, à la mesure de leur développement des pays comme le Mexique
et le Brésil entendront accroître leur engagement politique sur la scène
internationale.
***
Encore une fois, ce rapport ne doit pas se lire comme parole d'évangile. Ses
auteurs savent fort bien que trop de variables interviennent pour qu'il soit
raisonnable de se montrer péremptoire. Au reste, en guise de conclusion, ils
examinent quatre scénarios possibles à l'échelle mondiale. Mais le plus intéressant
n'est peut-être pas là. Ce texte nous en apprend finalement autant sur les
Etats-Unis eux-mêmes que sur l'état du monde à l'horizon de 2015. Il nous découvre
où leurs principaux centres d'intérêt ont déjà commencé de se tourner et
se tourneront de plus en plus. Sa lecture nous montre ainsi que l'Europe est
appelée à occuper une place déclinante dans leurs préoccupations dans le même
temps où leur attention devrait tendre de plus en plus à privilégier l'Asie,
et tout particulièrement la Chine.