" La Macédoine face à l'irrédentisme albanais :
un conflit
identitaire sur la route de l'Otan et de la mafia albanaise "
Par Alexandre del Valle, chercheur à Paris II, spécialiste des questions
internationales et stratégiques, collabore à différentes revues de géopolitique
(Hérodote ; Stratégique, Géostratégiques, Quaderni Geopolitici) ou
d'actualité politique (Figaro Magazine, Spectacle du Monde, Panoramiques, etc).
Dans son dernier ouvrage, " Guerres contre l'Europe : Bosnie, Kosovo, Tchétchénie
", (2001, Editions des Syrtes), Alexandre del Valle dresse un tableau général
de l'échiquier mondial de l'après Guerre froide puis développe les analyses
esquissées dans le présent article.
Durant l'opération Force Alliée au Kosovo, l'OTAN faisait la guerre à la
Serbie aux cotés des nationalistes albanais de l'UCK. Deux ans plus tard à
peine, les Occidentaux et l'OTAN, opérant un virage à 180°, appellent cette
fois-ci les Serbes à revenir dans la zone de sécurité, qui leur avait été
interdite, lors du déploiement de la KFOR, consacrant la fin de l'opération
Force Alliée, et à protéger les frontières méridionales et orientales de la
Serbie, afin d'endiguer la nouvelle UCK macédonienne menaçant la stabilité de
la région.
Grand comme quatre départements français, avec près de 2,3 millions
d'habitants, la Macédoine est rattrapée par la tourmente balkanique. Déjà ébranlée
par l'épisode du Kosovo, qui avait jeté près de 300 000 Albanais en fuite
dans la banlieue de Skopje, sa capitale, la jeune Nation a subi de plein fouet
la déstabilisation lancée par la guérilla albanaise de l'UCK macédonienne
(UCKM).
Malgré la reddition des séparatistes albanophones, à la suite des opérations
de représailles orchestrées avec succès par l'armée macédonienne, en mars
dernier, la Macédoine a toujours peur de la Grande Albanie et d'un éclatement
du pays. Certes, le pouvoir central est parvenu, sans excessive démonstration
de force, à rétablir sa souveraineté dans la totalité des villages tenus par
la guérilla de l'UCKM. La guerre aura fait moins d'une dizaine de morts. La
grande majorité des habitants, ayant fui les combats entre les forces macédoniennes
et les guérilleros de l'UCKM (Armée de libération nationale des Albanais de
Macédoine), semblent avoir regagné leurs foyers.
Mais rien ne prouve que la crise soit définitivement terminée. Ses racines géopolitiques
et idéologiques, à savoir la nature même fragile, de l'Etat macédonien
multiethnique et le spectre de la " Grande Albanie " - ou de sa
version UCK moderne, " le Grand Kosovo " - demeurent toujours présentes,
d'autant que le soutien occidental à l'intégrité territoriale de la nouvelle
Serbie de Kustuniça et de la Macédoine, également menacées par les guérilleros
albanais, s'accompagne d'exigences en matière de décentralisation et de
reconnaissance des minorités albanophones. Or, si Skopje et Belgrade cédaient
aux revendications autonomistes encouragées dans leurs versions " modérées
" par les Occidentaux, ces revendications pourraient constituer une étape
autant qu'un encouragement vers l'irrédentisme albanais dans les Balkans,
lequel risquerait ensuite de menacer le vulnérable Monténégro et même la Grèce,
donc, en cas de confrontation multilatérale, également la Turquie, la Bulgarie
et la Serbie, chacune tentant de protéger ses précarrés géostratégiques et
de défendre ses différents alliés.
C'est dire combien " la question albanaise " implique non seulement
les Etats comportant de fortes minorités albanophones précitées, mais également
toute la région des Balkans ainsi que les acteurs géopolitiques de l'Union
européenne et les membres de l'OTAN, à commencer par les Etats-Unis, dont la
" diplomatie des raids et de l'embargo " (Gallois), la " stratégie
de la ceinture verte " (voir infra) et le soutien apporté aux
rebelles de l'UCK durant la " guerre du Kosovo ", figurent parmi les
causes directes majeures de l'embrasement actuel de la région.
Le contexte historique, géopolitique et stratégique.
Située au coeur des Balkans, la région nommée Macédoine, petite république
de 2,2 millions d'habitants, est comprise entre le Pinde et l'Olympe au
Sud-Ouest, Korab, Mal i Thatë et Jablanica à l'Ouest, la Sar Planina, la
Skopska Crna Gora et l'Osogovske Planina au Nord, et le massif des Rhodopes
jusqu'au delta du Nestos à l'Est. Son principal débouché maritime est
thessalonique. Ayant toujours occupé une place prédominante dans l'histoire,
l'axe Morava-Vardar (jadis emprunté par les Romains, les Francs, les Byzantins,
les Serbes, les Ottomans, et les Bulgares puis les Allemands pendant les deux
guerres mondiales), constitue un axe de communication commerciale essentiel,
offrant un débouché sur la mer Égée (Salonique) et permettant un considérable
transport fluvial (fleuve Vardar, Axios en Grèce). Sur le plan géostratégique,
le territoire de l'actuelle Macédoine permet d'atteindre la Serbie, la
Bulgarie, la Bosnie-Herzégovine, l'Albanie et la Grèce continentale, ce qui
explique en grande partie pourquoi les différentes puissances balkaniques ou étrangères
se sont toujours disputées sa souveraineté ou son contrôle, voire sa déstabilisation.
La Macédoine géographique n'a jamais constitué dans l'histoire une entité
stato-nationale propre. Composée de différents peuples (Macédoniens, Grecs,
Bulgares, Albanais, Turcs, Serbes, Juifs, Valaques, Tsiganes, Cincari...), la
Macédoine est plus ou moins encore revendiquée par la Bulgarie et la Serbie,
qui prétendent que les Bulgares slavo-orthodoxes seraient soit des "
Serbes du sud " soit des " Bulgares occidentaux ", ainsi que par
la Grèce qui a toujours refusé, depuis l'indépendance du pays en 1991,
l'appellation Macédoine qui est censée, selon Athènes, appartenir au
patrimoine national spécifique des Grecs. C'est la raison pour laquelle le
jeune Etat est officiellement nommé FYROM (Former Yougoslav Republic of
Macedonia). Dès la fin du XIVe siècle, la Macédoine fut intégrée à
l'Empire ottoman. Au XIXe siècle, d'importants mouvements indépendantistes se
formèrent dans un contexte général de réveil national qui se manifesta dans
l'ensemble des autres pays slavo-orthodoxes des Balkans.
L'organisation indépendantiste macédonienne la plus importante, l'Organisation
Révolutionnaire Intérieure Macédonienne, qui siégeait à Salonique, fut créée
en novembre 1893 par de jeunes nationalistes autour des figures emblématiques
de Ivan Hadzi Nikolov, Damjan Grujev, Hristo Tatarcev, ou encore Petar Pop
Arsov. Orientation qui ne sera pas sans constituer jusqu'à nos jours un motif
d'irrédentisme pour Sofia, l'organisation nationaliste, face à ses premiers
revers politiques, évolua vers une structure terroriste nationaliste
pro-bulgare. En fait, plusieurs postures géopolitiques et projets nationalistes
contradictoires - attisant d'ailleurs encore plus les " désirs de
territoire " (Thual) des voisins - se développèrent progressivement au
sein de la mouvance nationaliste slavo-macédonienne : création d'une Macédoine
indépendante, rattachement à la Bulgarie ou à la Serbie, voire à la Grèce,
etc. Souvent citée par les Serbes, une grande " Conférence des Sociaux-démocrates
des Balkans " réunie à Belgrade en janvier 1910, regroupa notamment une délégation
macédonienne qui préconisait la construction d'une " Fédération
balkanique " de peuples libres, décidés à combattre ensemble
l'interventionnisme et " l'impérialisme européen " dans les Balkans.
En fait, il faudra attendre la fin des guerres balkaniques et le traité de
Bucarest (10 août 1913) pour que la Macédoine soit réellement libérée de
l'occupation ottomane, ce qui ne signifia pas pour autant qu'elle devint alors
pleinement indépendante. Elle fut finalement divisée en trois entités
distinctes. La première fut rattachée au royaume de Serbie, laquelle devint en
1918 le " Royaume des Serbes, Croates et Slovènes " puis la "
Yougoslavie " en 1929, sans que le peuple macédonien ne puisse d'ailleurs
avaliser cette décision. Les deux autres entités allaient être l'objet de
convoitise des Grecs et des Bulgares.
En 1945, le maréchal croate Gosip Tito crée la " République Populaire Fédérative
de Yougoslavie ", et parvient à faire intégrer dans la nouvelle entité
regroupant les " Slaves du sud " (signification de Yougoslavie) la Macédoine
du Vardar, partie de la Macédoine actuelle qui avait vu le jour en 1929 en tant
que république indépendante. La Macédoine devint alors l'une des six républiques
socialistes (avec une superficie de 25 713 km2) de la Yougoslavie moderne du maréchal
Tito, les Macédoniens se voyant ainsi reconnaître le statut de " peuple
constitutif de la Fédération yougoslave ". D'évidence, cet événement géopolitique
heurtait vivement les ambitions de la Bulgarie et de la Grèce voisines,
lesquelles continuent toujours à nier l'existence d'un peuple macédonien, et
ont mené quant à elle une politique d'assimilation forcée auprès de leurs
ressortissants nationaux respectifs macédoniens.
Proche de la langue bulgare, mais aussi du serbo-croate, l'idiome macédonien,
qui s'écrit en cyrillique comme le russe, le serbe ou le bulgare, demeura
cependant l'une des trois langues officielles de la Fédération yougoslave
jusqu'au détachement de la macédoine en 1991. Séparée de l'Église orthodoxe
serbe, l'Église macédonienne se proclama " autocéphale " (indépendante)
dès 1967, ce qui ne lui valut d'ailleurs pas d'être reconnue officiellement
parmi les quinze autres Églises orthodoxes internationales.
A l'origine de crises récurrentes, la question macédonienne - on pourrait dire
aujourd'hui la question " albano-macédonienne " - continue de menacer
la stabilité et l'équilibre général des Balkans, certes déjà fortement mis
en danger par les conflits survenus successivement en Croatie, en Bosnie-Herzégovine
et au Kosovo.
C'est en juin 1991 que l'actuelle Macédoine-FYROM quitta la Fédération
yougoslave. A la suite de la proclamation, par le Parlement de Skopje, de l'indépendance
de la nouvelle république en septembre 1991, la communauté internationale
tarda un moment à reconnaître cette indépendance, non pas parce que les
Occidentaux eussent craint l'actuel embrasement du pays dû, entre autres, à sa
vulnérabilité géopolitique et au précédent du Kosovo, mais surtout en
raison de l'hostilité de la Grèce à ce projet, Athènes décidant de déclencher
contre la Macédoine (février 1994), coupable d'usurper le patrimoine
historique grec, un blocus général. Officiellement, la Grèce refusait de
reconnaître le nouvel État en raison de l'adoption, sur le drapeau national,
du " soleil de Vergina " (soleil à 16 branches sur fond rouge,
symbole de la dynastie macédonienne antique, revendiquée par Athènes), qui
remplaçait l'étoile rouge. En fait, la Grèce refusait surtout que sa voisine
porte le nom d'une de ses propres provinces, toute reconnaissance de la Macédoine
indépendante risquant, selon elle, de provoquer un effet d'entraînement séparatiste
et un conflit éventuel en Grèce.
Après quatre années de tergiversations et de conflit larvé entre Skopje et
Athènes, un modus vivendi politico-sémantique fut finalement trouvé au
sein de la communauté internationale, même s'il ne règle point la question géopolitique
centrale, et le nouvel Etat balkanique fut plus ou moins reconnu par tous sous
le nom d'Ancienne République yougoslave de Macédoine (FYROM). Signe de la vulnérabilité
et de la haute sismicité de la situation géostratégique du nouvel Etat, le
jeune gouvernement macédonien demanda et obtint, comme garantie de son intégrité
territoriale, la présence de casques bleus de l'ONU le long de la frontière
serbo-macédonienne.
Sur le plan économique, l'ouverture aux investissements étrangers prédomine.
En plus du blocus grec, qui est depuis peu progressivement levé, notamment en
faveur du rapprochement gréco-serbe et gréco-macédonien pendant la guerre du
Kosovo et face à l'irrédentisme albanais, l'économie macédonienne a été
l'une des principales victimes " collatérales " du long embargo
contre la Serbie et le Monténégro, inauguré au début des années 90, ainsi
que des conséquences civiles de l'Opération Force Alliée, la production
industrielle ayant fini par chuter brutalement et le taux de chômage ayant
atteint des proportions difficilement supportables par la population.
Enfin, ce que certains spécialistes ont nommé " l'économie
informelle " (Gourévitch), constitue désormais l'une des principales
sources de survie et d'activité économique de la Macédoine, qui, à l'instar
du Kosovo, est marquée par une forte présence des différents groupes mafieux
albanais liés à la pègre albanaise internationale, sans oublier pour autant
de mentionner, côté slave, la présence de structures mafieuses russes et
serbo-monténégrines qui opèrent entre la Bulgarie, la Grèce, la Turquie et
l'ex-Yougoslavie.
La guerre des taux de natalité : enjeu majeur des conflits identitaires.
D'après le dernier recensement national, qui date de 1994, la population de
la Macédoine s'élèverait à 1 936 877 d'habitants - probablement plus de deux
millions et demi aujourd'hui en raison du très fort taux de natalité des macédoniens
de souche albanaise et de l'installation de plusieurs dizaines de milliers
d'Albanais du Kosovo (Schipétars) à partir de 1998. Toujours d'après
les données officielles du Gouvernement macédonien, les différentes minorités
se répartissent dans l'ordre d'importance suivant : 64 % de Macédoniens
slavo-orthodoxes, 23 % d'Albanophones, 4 % de Turcophones, 2,3 % de Tsiganes, 2
% de Serbes, 0,4 % de Valaques, et 2 % appartenant à d'autres nationalités.
D'après des sources plus neutres (OCDE, INED), les Albanais formeraient à peu
près 30 % de la population (contre 40 % selon les partis albanophones ; 50 %
selon l'UCK). Toujours est-il que le taux de natalité des Albanais demeure de
très loin le plus élevé parmi toutes les ethnies représentées en Macédoine.
Avec plus de 600 000 habitants, les Albanais de Macédoine constituent au moins
un tiers de la population, et, d'après différentes analyses prospectives démographiques,
dans cinquante ou cent ans, ils pourraient très probablement devenir
majoritaires dans le pays, ce qui n'est pas sans poser un problème géopolitique
de souveraineté et de légitimité nationale majeur, pour le jeune Etat macédonien.
C'est d'ailleurs ce constat élémentaire qui incita le célèbre stratégiste
américain Edward Luttwak à déclarer, à propos de l'embrasement de la Macédoine
et de la stratégie de l'UCK macédonienne : " L'UCK est en train de
convertir un processus démographique en une violente campagne expansionniste
" (1).
De fait, les Albanais de Macédoine sont en passe de rattraper les Macédoniens
d'origine slave, dont le taux de fécondité correspond aux moyennes européennes
de l'Ouest.
Les populations albanophones vivent pour la plupart dans l'Ouest de la Macédoine
: à Skopje, sur la rive gauche du Vardar ; dans les villes de Tétovo, Gostivar
et Kicevo, jusqu'à Struga sur le lac d'Ohrid, ainsi que dans les villages des
monts Sar, à la frontière kosovare, où ils constituent entre 80 et 90 % de la
population, sans oublier les fiefs traditionnels du nationalisme albanais de Macédoine,
Kumanovo puis Tanusevci, d'ailleurs premier village qui fut occupé par les
rebelles de l'UCK en février 2001. Si les Albanais sont déjà majoritaires
dans les villes de l'Ouest comme Tétovo, Debar ou Gostivar, les nationalistes
albanais prétendent que la capitale de la Macédoine, Skopje, pourrait être la
prochaine à " basculer ". Or, même si cette affirmation semble pour
l'heure irréaliste, elle risque dans le moyen terme d'être confirmée,
d'autant que, d'après le gouvernement, pas moins de 50 000 Albanais du Kosovo,
voire du Monténégro et d'Albanie, se seraient illégalement installés en Macédoine
depuis le début des années 80.
Un Etat multi-ethnique en proie au sécessionnisme.
La République macédonienne, indépendante depuis 1991, se définit elle-même,
dans sa Constitution, comme " l'Etat de tous ses citoyens ". Aussi les
droits des minorités - représentation politique, éducation, médias - y
sont-ils reconnus comme pratiquement nulle part ailleurs en Europe balkanique.
Les Albanais de Macédoine sont ceux qui disposent du niveau de vie, de la
reconnaissance officielle, des droits, et du niveau d'éducation les plus élevés
des Balkans. Ils disposent non seulement d'un statut de minorité reconnue, avec
leurs propres journaux, leurs partis politiques, leurs radios et télévisions
et même leur enseignement en langue albanaise - de l'école primaire à l'école
secondaire - mais ils sont représentés également au sein des organes
politiques et parlementaires (25 députés albanais) et de la haute
Administration (2) : de 1991 à 1998, les nationalistes albanais " modérés
" du Parti de la prospérité démocratique (PPD) ont collaboré avec le
gouvernement socialiste de Kiro Gligorov ; à partir de l'alternance politique
de 1998, les autonomistes du Parti Démocratique Albanais (PDA : nationalistes)
entrèrent dans la coalition conduite par le parti nationaliste macédonien VMRO
(3). Aussi les Albanais de Macédoine ont-ils toujours disposé de cinq
ministres (outre le Vice Premier Ministre, N° 2 du Gouvernement, les
Albanophones disposent de plusieurs ministères-clés : Affaires sociales et économiques,
Justice, Collectivités locales, etc) et disposent-ils actuellement également
de nombreux ambassadeurs (4), de secrétaires d'Etat, sans oublier le numéro
deux des services secrets macédoniens. On doit également rappeler qu'une récente
réforme des collectivités locales confère aux communes où les Albanais sont
majoritaires une autonomie assez poussée, les maires albanophones de l'Ouest
macédonien ayant des pouvoirs considérables. A certains égards, la communauté
albanaise " dispose de droits aussi étendus, sinon plus, que ceux des
minorités des pays de l'Union Européenne " (5), explique Nano Ruzin,
député de l'opposition socio-démocrate.
Bien qu'ils n'aient jamais subi la politique d'apartheid dont furent
victimes leurs " frères " du Kosovo pendant plusieurs décennies, les
Albanophones macédoniens estiment toutefois avoir des raisons de se sentir
discriminés, se plaignant d'une xénophobie latente et des " bavures
" récurrentes de la police macédonienne. Mais ayant longtemps été situé,
avec les Roms, en bas de l'échelle sociale, les Albanophones se sont surtout
longtemps plaint d'être victimes de discriminations d'ordre social et économique.
Pourtant, explique Christophe Chiclet, spécialiste de la Macédoine, " grâce
à l'argent des travailleurs émigrés mais aussi des bénéfices issus de différents
trafics (drogue, armes, prostitution), la Macédoine occidentale (partie
albanophone) est prospère, et Tétovo la ville la plus riche du pays
" (6).
En dépit des nombreux efforts menés par les autorités slavo-macédoniennes
depuis 1992, les Albanais de Macédoine et les autochtones slavo-orthodoxes
n'ont jamais réellement souhaité vivre ensemble. Rétrospectivement, on se
rend compte que les deux communautés n'étaient relativement unies que face à
la menace commune serbo-yougoslave représentée par le pouvoir autoritaire du
Président Milosevic, lequel n'avait jamais véritablement accepté l'indépendance
de la Macédoine. Il n'est donc pas étonnant que la relative entente entre
Albanais et slavo-macédoniens ait commencé à être remise en question de part
et d'autres à partir de la chute de Slobodan Milosevic, puis de l'élection
inattendue, à Belgrade, du Président Kustuniça, quant à lui soucieux de
s'attirer les grâces des Occidentaux en reconnaissant notamment la frontière
serbo-macédonienne et désireux de dialoguer avec les éléments albanais du
Kosovo et du Sud de la Serbie, très liés aux irrédentistes albanophones de
Macédoine. D'une certaine manière, les mouvances nationalistes albanophones
des Balkans ont perdu dans Milosevic un " ennemi-épouvantail " utile,
et avec sa chute, une partie de leur légitimité révolutionnaire. D'où également
la crispation récente et la stratégie " jusqu'au-boutiste " des
Albanais macédoniens et serbes.
Toujours est-il que depuis 1991, Albanais et Slavo-macédoniens gardèrent
toujours leurs distances, et vécurent continuellement dans un climat de
suspicion mutuelle et de tension. Cette tension sera d'ailleurs soudainement
ravivée avec la guerre du Kosovo, au cours de laquelle l'Etat macédonien
permit l'accueil dans ses frontières de près de 400 000 Albanophones du
Kosovo, véritable catalyseur et électrochoc identitaire et démographique qui
réveillera les tendances les plus insurrectionnelles du nationalisme albano-macédonien.
Bien qu'ils fussent représentés au Parlement par trois partis politiques
albanophones, dont deux nettement nationalistes, les Albanais ne cessèrent
jamais de se considérer comme des " citoyens de seconde zone ",
exclus des fonctions administratives et économiques officielles, "
victimes " de discriminations incessantes, la première de celle-ci résidant,
selon eux, dans le fait que la langue albanaise n'ait jamais été reconnue
comme langue officielle au même titre que le slavo-macédonien.
Essentiellement regroupés dans le Nord-Ouest de la République, les Macédoniens
albanophones reprochent également au Gouvernement et à la Constitution de ne
pas leur accorder le statut de " peuple constitutif " de la Macédoine,
à égalité avec le peuple macédonien, et de ne pas reconnaître leur
Université albanophone parallèle de Tétovo (pendante de celle créée par
Ibrahim Rugova au Kosovo en 1990). Aussi la situation se détériora-t-elle
particulièrement à l'occasion des graves incidents survenus en février 1995,
lors de l'inauguration de l'Université, qui firent un mort, de nombreux blessés
et occasionnèrent de nombreuses arrestations de nationalistes albanais, dont
celle du Recteur de l'Université de Tétovo, M. Sulejmani, relâché quelques
semaines plus tard puis autorisé, sur insistance américaine, à reprendre le
contrôle de l'Université nationaliste albanaise. Le différend entre l'Etat
macédonien et l'Université de Tétovo sera résolu au début de l'année 2001,
lorsque le ministère de l'éducation nationale décidera finalement de mettre
en place une université trilingue à Tétovo (albanais, macédonien, anglais)
(7).
Comme on le voit, dès sa création, la jeune république de Macédoine-FYROM
contenait en germes les racines du conflit ouvert qui oppose actuellement Macédoniens
et Albanais. Mais il n'en demeure pas moins que les événements liés à la
guerre du Kosovo puis à l'exil en Macédoine de centaines de milliers de Schipétars
(Albanais du Kosovo), ont constitué des facteurs accélérateurs de la crise
inter-ethnique larvée et permis son explosion actuelle. Il faut par ailleurs
rappeler que si de nombreux militants et soldats de l'UCK kosovare trouvèrent
appui logistique et refuge en Macédoine, durant l'opération Force Alliée,
nombre de Macédoniens albanophones se portèrent volontaires pour rejoindre les
rangs de l'UCK au Kosovo contre les ennemis slaves serbes, auxquels ils
identifient aisément aujourd'hui les cousins slavo-macédoniens de ces
derniers.
C'est ainsi que, depuis son apparition en 1996-1997, et surtout depuis la "
guerre du Kosovo " l'UCK de Pristina est parvenue à canaliser en grande
partie le mécontentement de la population albano-macédonienne, et à exporter
sa cause nationaliste " grande albanaise " dans cette zone névralgique
de l'espace albanophone.
De la collaboration avec les autorités de Skopje à la stratégie de
rupture avec l'ordre établi.
Incontestablement, et surtout depuis les réactions militaires et policières
impitoyables du gouvernement macédonien, la branche macédonienne de l'UCK -
plus ou moins autonome, même si elle demeure étroitement liée à la "
maison-mère " du Kosovo et à l'argent des trafics désormais en sa
possession ; dispose aujourd'hui d'un large appui au sein de la population
locale albanophone, habilement rallié par les chefs nationalistes au moyen
d'une " rhétorique victimiste " qui avait déjà fait ses preuves au
Kosovo, et même par la plupart des partis politiques albanais, qui,
volontairement ou involontairement, sont contraints de s'aligner sur les
positions de l'UCK pour ne pas être désavoués par " la base ".
Principale figure de la communauté albano-macédonienne, Arben Xhaferi, chef de
la principale formation albanaise du pays, le Parti Démocratique Albanais
(PDA), également membre de la coalition gouvernementale, est ainsi contraint de
jouer un exténuant exercice d'équilibrisme politique. D'un côté ce dernier
n'a cessé de lancer en vain des appels à la non-violence, de l'autre Xhaferi
attise les haines des rebelles en ne cessant de déclarer que " la Macédoine
offre l'exemple le plus typique de marginalisation d'une population sur des
bases ethniques ", alors que les Albanais de Macédoine sont de loin
les plus étroitement associés au pouvoir, les plus instruits et les plus
reconnus parmi les minorités albanophones des Balkans. Aveu d'irrédentisme, le
leader albanais de Macédoine n'a jamais caché, avant même le déclenchement
de ladite " guerre du Kosovo ", qu'il était favorable à l'indépendance
de ce territoire conquis par l'UCK, Arben Xhaferi ayant un temps travaillé à
la télévision de Pristina, d'où il fut d'ailleurs licencié en 1990 pour
" activisme nationaliste albanais ". Parallèlement, le Parti Démocratique
Albanais représentant la tendance nationaliste albanaise " modérée
", dénonce la violence de l'UCK macédonienne et l'extrémisme de son
rival du PDK, tout en profitant de l'occasion pour mettre en avant son projet
confédéraliste revendiquant un statut de " peuple constitutif " et
un système de parité des pouvoirs pour la minorité albanaise.
C'est en fait en 1993 qu'il crée, de retour en Macédoine, le Parti Démocratique
Albanais, à partir d'une scission d'un autre parti albanais, le PDP,
aujourd'hui en perte de vitesse. Aussi, a contrario de ce qu'expliquent
les médias occidentaux, le parti de M. Xhaferi n'est pas un parti " modéré
", et c'est parce qu'il était au contraire considéré radical qu'il eut
la faveur des albanophones, et qu'il put réaliser une surprenante alliance avec
les nationalistes slavo-macédoniens du VRMO au pouvoir depuis les élections de
1998.
Jadis chantre de la paix et du dialogue entre Albanais et slavo-macédoniens,
Arben Xhaferi, est lui-même désormais débordé par le radicalisme séparatiste,
et hésite entre la démission et le maintien de sa présence au sein de la
coalition gouvernementale, présence qui lui est de plus en plus reprochée par
les nationalistes albanais mais qui constitue, selon lui, l'une des dernières
manifestations de l'unité nationale et du dialogue entre les deux communautés.
Débordé sur sa droite, Xhaferi est accusé par les radicaux albanais d'être
" neutralisé " par ses alliés slavo-macédoniens. Le parti de Arben
Xhaferi est menacé de déchirement, depuis que l'un de ses députés, Hysini
Shaqiri, a rejoint la guérilla par " obligation morale ". C'est dans
ce contexte qu'a été créé, le 11 mars, le Parti Démocratique National
(PDK), dirigé par Kastriot Haxhirexha, démissionnaire du Parti Démocratique
Albanais, très proche des milieux de l'UCK, constituant une menace directe pour
son leadership personnel.
L'Université parallèle de Tétovo : foyer idéologique du sécessionnisme
albano-macédonien étroitement lié aux nationalistes albanais du Kosovo.
Haut lieu du nationalisme albanais après Pristina et Tirana, la seconde
ville de Macédoine, Tétovo, " capitale " culturelle et religieuse
des Albanais musulmans de Macédoine, est le siège de la fameuse "
Université parallèle " albanophone. Créée en 1994 par le recteur Fadil
Sulejmani, lui-même ancien professeur d'albanais à l'Université parallèle du
Kosovo à Pristina créée par Ibrahim Rugova au début des années 90,
l'Université de Tétovo est entièrement financée par la diaspora albanaise et
l'argent des trafics qui sert également à alimenter l'UCK, étroitement liée
aux structures claniques et mafieuses albanaises de la diaspora mais aussi du
Nord de l'Albanie, du Kosovo et de Turquie. L'Université de Tétovo accueille
près de 10 000 étudiants, dispose de bâtiments neufs, et enseigne les
langues, essentiellement l'albanais, la géographie et surtout la littérature
albanaise.
Plus qu'une Université classique, l'Université parallèle de Tétovo est avant
tout un haut lieu de propagation du nationalisme irrédentiste albanais, et les
différents services de renseignements de la région comme ceux de l'OTAN ont pu
confirmer l'existence de liens étroits entre l'Université et les forces séparatistes
et terroristes de l'UCK. Interrogé dans différents journaux occidentaux à
l'occasion des multiples affrontements survenus en mars 2001, le recteur
Sulejmani dénonce " l'oppression dont est victime la société
albanaise " et le " terrorisme de l'Etat macédonien".
Adoptant la même stratégie victimiste que l'UCK du Kosovo, le recteur
justifie en fait les actions de l'UCK macédonienne : " les
affrontements ne sont pas de notre faute, tout le monde ici soutient l'UCK,
c'est la seule solution pour que nos revendications soient satisfaites
". Justifiant l'action terroriste, le recteur poursuit : " ceux qui
ne font que défendre leurs droits ne sont pas des radicaux (...). Si l'Etat macédonien
retire la police de Tétovo et finance notre Université tout en reconnaissant
notre peuple comme constitutif de l'Etat macédonien, il n'y aura pas de guerre
" (8). Mais en réalité, les exigences du recteur de l'Université vont
plus loin encore et rejoignent pleinement celles de l'UCK : nouvelle
Constitution reconnaissant le peuple albanais comme " constitutif de l'Etat
macédonien " (donc création d'un Etat binational albano-macédonien) ;
obtention automatique pour les Albanais d'au moins 40 % de tous les postes
politiques, économiques, sécuritaires et administratifs (sorte de "
discrimination positive " ; l'UCK exige jusqu'à 50 %). Comme l'UCK également,
le recteur Sulejmani espère déclencher une spirale séparatiste et insurrectionnelle
en appelant les députés et ministres albanophones associés au pouvoir en
place et au parti VRMO depuis 1998 à démissionner, ce qui accentuerait encore
la coupure entre les deux sociétés et supprimerait l'un des derniers points de
contact entre les deux. C'est ainsi que Sulejmani a pu déclarer : " il
faut que le gouvernement accepte l'UCK à la table des négociations et que
les ministres albanais quittent le gouvernement " (9). Avec le levier démographique,
c'est donc dans les enseignements dispensés par les Universités albanophones
de Pristina ou de Tétovo que se trouve l'une des principales racines idéologiques
et culturelles de l'effervescence nationaliste albanaise dans les Balkans. Parmi
les autres raisons, il convient également de mentionner le rôle volontaire ou
involontaire d'acteurs géostratégiques extérieurs aux Balkans comme les Etats
Unis et en général les Etats occidentaux membres de l'OTAN, particulièrement
présents dans la région depuis le début des années 90, aux côtés des
Croates, des Bosniaques musulmans, puis des Albanais et à l'origine de la sécession
de la Macédoine de la fédération yougoslave.
De la " guerre du Kosovo " aux accords de Kumanovo : chronique d'un
embrasement annoncé.
L'origine des affrontements récents survenus dans le Sud de la Serbie puis
en Macédoine remonte en fait à la guerre du Kosovo et à l'échec électoral
de l'ex-UCK aux élections d'octobre 2001. C'est en effet à peine un mois après
les premières élections libres au Kosovo du 28 octobre 2000 que la question
albanaise rebondit, tout d'abord dans le Sud de la Serbie (vallée de Présevo),
puis dans le Nord de la Macédoine, à travers l'action de deux nouvelles guérillas
apparues sur le modèle de l'ex-UCK du Kosovo : l'Armée de Libération
Nationale de Macédoine (UCKM), dans le Nord-Ouest de la Macédoine puis
l'UCPMB, dans le Sud-Ouest de la Serbie. Aussi est-il impossible de comprendre
la crise albano-macédonienne sans lier les événements récents à l'histoire
et à l'évolution de l'UCK kosovare à la suite de l'Opération Alliée contre
la Serbie en 1999, l'UCK étant porteuse d'un vaste projet géopolitique "
grand albanais " (et sa version restreinte du " grand Kosovo ")
pour les millions d'Albanais des Balkans situés en dehors du territoire de la mère-patrie
d'Albanie.
Les deux nouvelles guérillas sont apparues presque simultanément : l'UCPMB
durant l'automne 1999, et l'UCKM le 20 janvier 2000. Elles ont toutes deux
profité de la zone tampon démilitarisée entre le Kosovo et la Serbie, une
bande de cinq kms de large sur une trentaine de long, interdite, en vertu de
l'accord de Kumanovo (bourgade du Nord de la Macédoine) du 9 juin 1999, à la
police et l'armée serbes, afin de s'organiser à partir du Kosovo " libéré
" puis de lancer leurs premières opérations terroristes depuis plus d'un
an.
Dans le Sud de la Serbie, d'abord, la guérilla lança des raids sur les trois
communes majoritairement albanophones de Présevo, Medvedja et Bujanovac, où
vivent 70 000 Albanais, profitant du laxisme du contingent américain de la
KFOR, qui contrôle ce morceau de frontière. Dans un premier temps, les Serbes
ne répondirent pas aux opérations terroristes (plusieurs attentats à la
bombe) par la répression, mais plutôt par la négociation. Or, c'est cette
prudence du nouveau régime de Belgrade qui exaspérera les ultra-radicaux
albanais et les poussera à ouvrir un nouveau front, cette fois-ci en Macédoine.
Les affrontements, qui opposèrent, début 2001, les forces de l'ordre macédoniennes
et les guérilleros de l'UCKM, commencèrent peu après, dès le 22 janvier
2001, lorsque 15 rebelles armés de l'UCK ouvrirent le feu sur un convoi de
police à Tearce, région à majorité albanaise située à l'Ouest de Tétovo.
L'attaque fut soldée par la mort d'un policier macédonien et deux blessés
graves. Quelques jours plus tard, d'autres affrontements déclenchés également
par l'UCK opposaient les forces de sécurité macédoniennes aux rebelles
nationalistes dans la zone montagneuse du Nord-Ouest de la Macédoine, cependant
qu'à Kale, banlieue de Tétovo, un autre convoi de policier était attaqué.
Sortant officiellement de la clandestinité dès le 16 février 2001, l'UCK macédonienne
décide alors d'occuper plusieurs villages albanophones reculés limitrophes de
la frontière macédonienne. Les séparatistes escomptent rééditer les "
exploits " de l'UCKM et forcer les Occidentaux à réouvrir la "
question albanaise ". A partir du 26 février, l'UCKM et les forces de sécurité
macédoniennes échangent de nouveaux tirs nourris entre Tanusevci (Macédoine)
et Debelde (Kosovo), ce qui atteste le caractère transnational de la
crise et démontre l'existence d'un soutien logistique à partir du Kosovo
voisin. Le 4 mars, la situation empire : cette fois-ci, trois soldats de l'UCK
sont tués près de Tanusevci. La Macédoine ferme sa frontière avec le Kosovo
et demande la tenue d'une session d'urgence du Conseil de Sécurité de l'ONU,
ainsi que la création d'une zone tampon entre le Kosovo et la Macédoine. Le 6
mars, de nouveaux échanges de tirs opposent les extrémistes albanais aux
forces gouvernementales dans la région de Tanusevci et de Tétovo, foyers de
l'irrédentisme nationaliste albanais et de l'intégrisme islamique en Macédoine.
C'est à ce moment que les rebelles de l'UCKM parviennent à sensibiliser une
frange toujours plus grande des populations albanaises de Macédoine. Le 13
mars, 20 000 Albanais défilent pacifiquement dans Skopje afin de réclamer une
plus large autonomie et de protester contre la discrimination dont ils se
sentent victimes. Le lendemain, récemment créé, le Parti Démocratique
National (PDK) organise à Tétovo une manifestation de soutien à l'UCK. Cette
nouvelle manifestation, plus radicale, qui rassemble 5 000 personnes, et au
cours de laquelle trois hommes armés tirent sur la police macédonienne, permet
de prendre la mesure du degré de popularité de l'organisation terroriste et séparatiste
albanaise au sein de la population albanophone. Un jour plus tard, le 15 mars,
l'UCK macédonienne installe son artillerie sur les monts environnants et
bombarde le centre même de Tétovo, la seconde ville de Macédoine,
majoritairement peuplée d'Albanais, dans le cadre d'une stratégie de
provocation destinée à déclencher un cycle répression-internationalisation
de la crise.
Officiellement, la zone tampon instaurée lors des accords de Kumanovo
consacrant la fin de la guerre du Kosovo, avait été créé par l'OTAN en 1999
dans le but de " prévenir " les attaques éventuelles des forces
yougoslaves contre la KFOR (10), scénario fort improbable surtout après la
reddition de Milosevic. En réalité, et ainsi qu'on pouvait le prévoir, ce
corridor fut utilisé dès la fin des raids de l'OTAN par les séparatistes de
l'UCK pour introduire des armes et des combattants dans le Sud de la Serbie et
dans le Nord de la Macédoine. C'est en fait l'extrémité sud de cette zone
tampon jouxtant la Macédoine et formant une fenêtre d'accès vers ce pays, qui
permet, depuis l'automne 1999, aux guérillas albanaises de l'UCKM et de l'UCPMB
d'aller et venir entre le Kosovo, le Sud de la Serbie et la Macédoine.
Mais à Belgrade comme à Skopje, les autorités des deux pays menacés par le séparatisme
albanais joueront la modération, afin de ne pas tomber dans le piège de la
spirale Debater tendu par les guérilleros albanais qui étaient
parvenus, durant la guerre du Kosovo, à justifier leur propre bellicisme par la
dénonciation du caractère disproportionné des répressions serbes qu'ils
avaient eux-mêmes suscitées.
Comme l'UCK kosovare, les deux nouvelles guérillas albanaises prônent la
" libération " de tous les Albanais des Balkans qui connaissent
actuellement une formidable expansion démographique. Mais il n'en demeure pas
moins que le contexte n'est plus du tout le même que celui du Kosovo, qui
supporta dix années durant la répression du régime autoritaire de Slobodan
Milosevic. A contrario, depuis le 5 octobre 2000, la Serbie du nouveau Président
Kustuniça, qui est allé jusqu'à faire arrêter Milosevic et envisage de le
livrer au tribunal International de la Haye pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), semble
s'enraciner dans la voie de la Démocratie et de la coopération avec
l'Occident. Côté macédonien, on sait que les forces politiques albanaises ont
toujours été associées au pouvoir depuis 1991. Nous verrons plus loin en quoi
cette différence de contexte compromettra en partie la stratégie victimiste
de l'UCK visant à justifier ses actions terroristes en acculant les pouvoirs en
place à des répressions condamnables par la communauté internationale.
Réalisant in fine que l'équilibre précaire du Kosovo risquait d'être
remis en question et que toute la région allait du coup être déstabilisée
(Grèce, Monténégro, Macédoine, Serbie) par l'irrédentisme albanais encouragé
de facto par l'alliance OTAN-UCK durant la " guerre du Kosovo "
et le laxisme de la KFOR le long de la zone démilitarisée, la force de l'OTAN
au Kosovo allait finalement permettre aux ennemis d'hier, les forces de sécurité
serbes, de revenir dans une partie de la zone sous contrôle de l'OTAN,
cependant que les capitales européennes allaient apporter leur soutien à la
Macédoine et condamnaient les actions terroristes de l'UCK. Mais la volte face
inattendue des Occidentaux n'effaçait ni leur responsabilité dans le déclenchement
de la crise actuelle, ni même l'ambivalence de la diplomatie des Etats-Unis et
des différentes capitales européennes dans les Balkans.
L'ambivalence de la diplomatie occidentale entre stabilité européenne et
stratégie américaine.
C'est dans le contexte de l'ambivalence et de la contradiction de la
diplomatie occidentale qu'il convient d'analyser les récentes déclarations de
certains responsables américains et allemands déplorant le statut "
d'oppression " des Albanais de Macédoine et appelant les dirigeants de
Skopje à " traiter plus raisonnablement la minorité albanaise
", ainsi que l'a déclaré le chancelier allemand Gerhard Schröder.
Rappelant l'attitude occidentale durant l'année 1998 qui précéda la crise du
Kosovo lorsque les forces de l'ordre yougoslaves tentaient de déloger les
positions de l'UCK, le Ministre des Affaires étrangères allemand, Joschka
Fischer, tout en condamnant les " terroristes albanais ", donnait crédit
à la stratégie " victimiste " des nationalistes albanais en
exhortant Skopje à engager au plus vite " des réformes politiques intérieures
nécessaires ", et déclarant que " le principe de retenue
doit être observé dans les actions défensives entreprises par les forces macédoniennes
" (11). Cela n'a certes pas empêché les Quinze de signer, lors de la réunion
mensuelle des ministres des Affaires étrangères à Luxembourg le lundi 10
avril, un " accord de stabilisation et d'association " entre l'UE et
la Macédoine, le premier du genre avec un pays des Balkans.
Lors de la réunion du Groupe de Contact sur l'ex-Yougoslavie le mercredi 11
avril à Paris, les Occidentaux et les Russes ont certes solennellement réitéré
leur volonté commune de soutenir l'Etat macédonien et de " respecter
l'intégrité territoriale et la souveraineté du pays ", condamnant le
rôle déstabilisant des maquisards albanais de l'UCKM pour la Macédoine et
l'ensemble des Balkans. Mais dans le même temps, les membres du groupe de
Contact exhortaient les autorités de Skopje à " plus de retenue
". Aussi l'OTAN et l'Union européenne ont-ils à maintes reprises mis en
garde les autorités de Skopje contre " tout excès dans l'usage de la
force ", George Robertson, le Secrétaire général de l'OTAN,
soulignant que " seul un règlement politique satisfaisant pour tous
peut marcher ". Pourtant, avec moins d'une dizaine de morts des deux côtés,
force est de constater que les opérations de répression des forces macédoniennes
contre l'UCKM qui avait pourtant occupé plusieurs villages et bombardé la
seconde ville du pays, demeurèrent, proportionnellement, plus mesurées que
certaines opérations anti-terroristes menées par des pays de l'Union européenne
aux prises avec des phénomènes séparatistes-terroristes : la Grande-Bretagne
ou l'Espagne, par exemple. De son côté, Robin Cook, le chef de la diplomatie
britannique, a exprimé le soutien de l'Europe au processus de dialogue entamé
par le Président macédonien Trajkovski avec les dirigeants albanais tout en
maintenant les pressions politiques exercées par la communauté internationale
sur les autorités macédoniennes en vue de parvenir à un " compromis
" avec la minorité albanaise, compromis qui, tel que formulé par les
partis politiques albanais, demeure pour l'heure inacceptable par les autorités
de Skopje qui y voient les germes de la dislocation.
Mais en dépit du soutien occidental à l'intégrité territoriale de la Macédoine
et à la répression des terroristes de l'UCKM, pour Skopje, l'idée d'engager
une réforme constitutionnelle suggérée par les Etats de l'Union européenne
et exigée par les nationalistes albanais risque, à terme, de transformer la
Macédoine en un Etat confédéral divisé de facto. Ainsi, le
gouvernement macédonien considère comme une marque d'ingérence l'exhortation
occidentale à reconnaître le peuple albanais comme " peuple constitutif
" de la Macédoine et à dialoguer avec les rebelles de l'UCK, via le parti
albanophone qui représente maintenant officiellement la guérilla. D'après
Skopje, les Albanais, concentrés dans le Nord-Ouest du pays, en poursuivant des
ambitions territoriales, considèrent l'instauration d'un Etat fédéral ou confédéral
comme une victoire, une première étape vers une indépendance future ou une
partition. Aussi le simple soutien occidental à leurs revendications
autonomistes, telles que formulées de manière " pacifique " par les
partis albanophones, constitue-t-il, selon eux, un levier de légitimité sécessionniste
à long terme, les prospectives démographiques assurant les Albanophones de
mener à bien d'ici quelques décennies leur projet nationaliste tout en
respectant le simple jeu démocratique, un peu comme ce qui s'est passé avec
l'indépendance de facto du Kosovo sur les bases du fameux slogan imparable :
" 90 % d'Albanais, 10% de Serbes ".
Egalement significatif de l'ambiguïté des réactions euro-occidentales, les
représentants de l'Union européenne présents en Macédoine le 22 mars 2001 à
Skopje et Pristina ont exigé des représentants albanophones du Kosovo, qu'ils
savent en grande partie responsables de l'embrasement macédonien, qu'ils
condamnent clairement la violence des rebelles de l'UCK macédonienne sous peine
de se voir privés d'aides financières de l'Union. " L'Union européenne
pourrait cesser de fournir des aides très importantes au Kosovo ", déclara
à cette occasion le porte-parole de l'UE Gumar Wiegand. Est-il seulement nécessaire
de préciser que, par cet ultimatum, les responsables occidentaux avouaient
officiellement être informés des visées expansionnistes, terroristes et irrédentistes
des leaders albano-kosovars qu'ils ont pourtant ostensiblement soutenu et
présenté, durant la " guerre du Kosovo ", comme des "
combattants de la liberté " contre le dictateur Milosevic ?
Le " syndrome du Kosovo " et la bombe à retardement des accords de
Kumanovo : la responsabilité occidentale.
Aussi les Occidentaux, notamment les Etats-Unis et l'OTAN, détiennent-il
une part de responsabilité considérable dans l'embrasement actuel de la Macédoine
et dans l'expansion de l'irrédentisme terroriste albanais. En fait, lorsque les
généraux de l'OTAN signèrent, le 9 juin 1999, les accords militaro-techniques
de Kumanovo, dont les conditions devaient être acceptées par les autorités
yougoslaves pour que l'OTAN mette fin à l'opération Force Alliée, ils ne
pouvaient ignorer qu'ils minaient par-là même le terrain des Balkans et
ouvraient la boîte de Pandore du nationalisme " grand albanais " dans
toute la région, mettant en danger non seulement les frontières de la Serbie,
mais aussi de la Macédoine, du Monténégro puis, à terme, de la Grèce. Que
disaient ces accords ? Schématiquement, ils instauraient l'entrée au Kosovo
d'une force de l'OTAN baptisée KFOR et interdisaient l'armée yougoslave de pénétrer
dans une bande de 5 kms de large épousant la limite administrative avec le
Kosovo. Théoriquement destinée à protéger la KFOR de toute éventuelle
attaque surprise de la province par l'armée yougoslave, cette zone démilitarisée
allait être utilisée par les rebelles albanais de l'ex-UCK comme une base-arrière
et une zone de transit entre le Kosovo et les territoires de la Serbie du Sud et
de la Macédoine abritant de fortes minorités albanophones, terrain d'action
privilégié des terroristes de l'UCK de Macédoine et de l'UCPMB dans le Sud de
la Serbie.
Avec les accords de Kumanovo et la résolution 1244 du Conseil de Sécurité de
l'ONU instaurant un protectorat international au Kosovo, les Occidentaux
voulurent concilier l'inconciliable en proclamant l'appartenance théorique du
Kosovo à la Yougoslavie alors que celui-ci vivait une indépendance de fait et
en était donc détaché. Comme lors des accords de Dayton, qui n'avaient pas réglé
la question du statut du Kosovo et qui avaient par-là même constitué une
bombe à retardement, la séparation de la Bosnie (1995) d'avec la Yougoslavie
instaurant, avec la Macédoine (1992), un second précédent et encourageant de
facto les forces séparatistes albanaises à réclamer à leur tour leur indépendance,
la non résolution de la crise du Kosovo ouvrait à nouveau la boîte de pandore
de l'irrédentisme albanais tout en frustrant les radicaux de l'UCK. "Washington
a décidé d'utiliser la République de Macédoine comme base-arrière de son opération
de pacification au Kosovo (...) Skopje est devenue une des pièces du dispositif
de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord " (12), constatait
Christophe Chiclet, moins d'un an après la crise du Kosovo, annonçant
l'embrasement prochain de la Macédoine comme conséquence de la stratégie de
l'OTAN.
Vaincus électoralement et persuadés d'avoir été " trahis " par les
Occidentaux qui leur avaient promis l'indépendance, les nationalistes de l'UCK
attendaient le moindre moment favorable pour relancer les hostilités et mettre
le feu aux poudres dans le Sud de la Serbie (automne 1999) et en Macédoine
(hiver 2001). Ainsi, dès l'automne 1999, une centaine de soldats de l'UCPMB s'étaient
déjà installés dans la zone démilitarisée du Sud-Est de la Serbie, devenue
un sanctuaire pour monter des actions de commandos contre les policiers serbes
présents dans la vallée de Présevo.
Jusqu'à quelques semaines avant l'éclatement de la crise en Macédoine, les
Etats-Unis avaient pris la défense des terroristes albanais de l'UCK décidés
à faire du Kosovo et du Sud de la Serbie frontalière un " grand Kosovo
", " ethniquement pur ", avertissant que les Forces de l'OTAN
seraient prêtes à intervenir si l'armée et la police yougoslave continuaient
à réprimer violemment les nationalistes. En effet, les contingents américains
de la KFOR laissèrent agir l'ex-UCK en toute liberté en Serbie méridionale,
notamment dans la région de Présevo, où vivent quelque 70 000 Albanais, et où
l'Armée de Libération du Kosovo Oriental (UCPMB) multipliait les attentats
contre les fonctionnaires et policiers serbes afin de déclencher des représailles
de Belgrade et de provoquer une nouvelle internationalisation de la crise défavorable
aux Serbes.
En fait, la responsabilité occidentale est accablante, ainsi que le confirme
Jacques Rupnik, Directeur de recherches au CERI et spécialiste des Balkans :
" J'étais au Kosovo en février 2000 : on ne parlait que de la guérilla
de Présevo (sud de la Serbie). Or, c'est de là que tout est reparti. Les
Occidentaux étaient parfaitement au courant de la situation, des infiltrations
d'hommes et d'armes de l'UCK. La KFOR (force de l'OTAN au Kosovo) dit que cela
n'entre pas dans son mandat de fouiller les voitures et de faire la police.
Alors il faut redéfinir son mandat. Il est difficile de comprendre comment une
force de 40 000 hommes, dans un territoire que l'on traverse en deux heures en
voiture, ne soit pas capable de verrouiller cette frontière réputée sensible
" (13). Ainsi, entre l'UCK macédonienne et sa soeur aînée kosovare,
" des liens existent, poursuit Rupnik. Le soutien logistique
vient du Kosovo et les stratégies sont coordonnées avec des groupes radicaux.
L'organisation et la stratégie de l'UCK de Macédoine rappellent d'ailleurs
celles de l'UCK au Kosovo en 1997 et celle de la guérilla apparue l'an dernier
dans le Sud de la Serbie (autour de Présevo). On voit agir des groupes armés
dans les villages qui essaient de lancer un engrenage action-répression,
d'impliquer les troupes adverses et de faire basculer la population civile de
leur côté ou de faire jouer les réflexes de solidarité, comme on l'a vu ces
derniers jours à Tétovo " (14).
En contraignant Belgrade à reconnaître de facto l'indépendance du
Kosovo, l'opération Force Alliée a bel et bien créé un périlleux précédent
risquant de produire un " effet boule de neige " ou "domino"
au sein des communautés albanaises de toute la Région, formidable
encouragement pour les nationalistes irrédentistes de l'UCK, principaux bénéficiaires
régionaux, avec la Turquie, de la guerre de l'Otan contre la Serbie.
Le double discours de Tirana et des dirigeants albanais du Kosovo et de Macédoine.
Tout en condamnant officiellement l'action des terroristes de l'UCK, Tirana
saisit pour sa part l'opportunité des affrontements pour exiger " l'amélioration
du statut et des droits des Albanais de Macédoine ", statut pourtant
le plus équitable et le plus favorable aux Albanais, comparé aux autres pays
des Balkans abritant une population albanophone.
Concernant les liens entre les différentes communautés albanaises (6 millions
au total) réparties au sein de plusieurs Etats balkaniques et le double jeu de
la mère-patrie et du pouvoir à Tirana, il est intéressant de noter que le 16
mars, une réunion fut organisée dans la capitale albanaise avec les représentants
de mouvements albanais du Kosovo, de Macédoine, du Monténégro, sur le thème
de " l'unité et de la solidarité des Albanais dans les Balkans
". Détail particulièrement révélateur : le leader " modéré
" du Kosovo, Ibrahim Rugova, victorieux aux dernières élections de la
province kosovare et ennemi N° 1 de l'UCK, n'était pas invité, tandis que pas
moins de trois commandants de l'UCK (kosovare et macédonienne) étaient présents.
Officiellement, Tirana se pose en modérateur, condamnant de manière très
nette l'option armée des nationalistes albanais. Mais en réalité, un soutien
politique et stratégique est vraisemblablement apporté en sous main, non
seulement par certains milieux nationalistes albanais liés aux irrédentistes
albanais de Yougoslavie et de Macédoine, mais par les services secrets albanais
du SHIK et les clans mafieux du Nord de l'Albanie qui avaient déjà apporté
leur concours à l'UCK avant l'éclatement de la guerre du Kosovo. Certes,
Tirana se garde bien de proclamer publiquement pour l'heure son adhésion au
projet politique de la " Grande Albanie ", qui risquerait de
compromettre les relations, qu'elle veut bonnes, non seulement avec l'Union
européenne, mais également avec Belgrade, Athènes et Skopje. Mais la réunion
des 6 millions d'Albanais au sein d'un même Etat demeure l'un des impératifs géostratégiques
à long terme de Tirana, même si pareil projet devrait se réaliser par étapes
successives, l'instauration d'un " Grand Kosovo " étant opportunément
proposé par les éléments " radicaux " de l'UCK que Tirana peut
d'autant plus se permettre de désavouer que son action est plus complémentaire
qu'antagoniste, tant qu'elle est dissociée de la stratégie officielle de
l'Albanie.
Meilleur aveu d'irrédentisme et d'encouragement parallèle à la cause irrédentiste
des ultra-nationalistes de l'UCK, il faut tout de même rappeler que ce fut le
Président de l'Albanie lui-même, Rexhep Meidani, qui se rendit à Prizen, dans
le Sud du Kosovo, le 24 mai 2000, afin d'appeler à la " réunification de
tous les Albanais " (15) en cours, à l'occasion de la " victoire
", via l'OTAN, des séparatistes de l'UCK.
Pour ce qui est des Albanais de la diaspora balkanique, il faut également
rappeler que les leaders albano-kosovars, qu'il s'agisse des " modérés
" comme Ibrahim Rugova ou des " durs " comme Haschim Thaçi,
n'ont cessé, au départ, d'encourager de manière à peine voilée l'action de
l'UCK en Macédoine durant la première semaine d'offensive, faisant endosser
les responsabilités des violences par la seule partie slavo-macédonienne, dans
le cadre d'une stratégie " victimiste ", et déclarant "
comprendre " les Albanais rejoignant les troupes de l'UCK. Dans un premier
temps, le leader " modéré " des Albanais du Kosovo, Ibrahim
Rugova, a pressé Skopje " d'agir rapidement en faveur des droits des
Albanais de Macédoine " qui seraient selon lui, victimes de "
persécutions et d'injustice ". Ce ne fut en fait qu'à partir de l'ultimatum
lancé par Bruxelles le 23 mars 2001, menaçant les responsables du Kosovo de
représailles économiques au cas où ceux-ci souffleraient sur les braises de
l'irrédentisme albanophone, que les deux leaders Schipétars condamnèrent
finalement explicitement l'option violente de l'UCK macédonienne (16).
De l'UCK du Kosovo à l'UCPMB de Présevo (Serbie) et à l'UCK macédonienne
: la dimension transbalkanique de l'UCK et de l'irrédentisme albanais.
En juin 1998, déjà, M. Jakup Krasniqi, porte-parole officiel de l'UCK,
n'avait pas fait mystère de l'objectif principal de son mouvement, à savoir la
lutte de libération nationale de tous les Albanais, du Kosovo, du Nord-Ouest de
la Macédoine et du Monténégro, autant de territoires de la Grande Albanie à
" libérer ". Quelques semaines plus tard, l'Armée de libération du
Kosovo, avait menacé d'ouvrir un nouveau front en Macédoine, en " zone 2
".
" Nous luttons pour libérer l'ensemble de notre territoire de la
mainmise des forces de sécurité macédonienne. Nous entendons par-là le
territoire où tous les Albanais sont majoritaires. Nous revendiquons les villes
qui, historiquement, sont les nôtres, dont Skopje, la capitale macédonienne
" (17), déclarait le 20 mars 2001 le porte-parole de l'UCKM, Sadri Ahmati,
lui-même ancien soldat de l'UCK alors commandée par Ramush Haradinaj, suspecté
d'être à l'origine de l'UCK macédonienne. Comme on le constate, l'idéologie
irrédentiste albanaise professée par les nationalistes de l'UCKM comme de sa
soeur aînée, l'Armée de Libération du Kosovo (UCK) d'Hashim Thaçi, ne s'est
jamais limitée au seul territoire du Kosovo. Penchons-nous donc un instant sur
les liens historiques, logistiques et structurels qui lient les guérillas du
Sud de la Serbie et de Macédoine à sa soeur aînée de l'UCK kosovare.
Au départ entraînée par des officiers albanophones déserteurs de l'armée
yougoslave (JNA), qui avaient rejoint en 1992 les armées indépendantistes slovènes,
croates et bosniaques, l'UCK ouvrait, dès 1996-1997, les premiers véritables
camps d'entraînements dans le massif de la Mirdita et dans la région de la
Drenica (Srbica ; Broje ; Prekaz ; Llausha), au Nord de l'Albanie, avec un appui
logistique et conseil des services secrets américains et allemands.
En 1996, année de son apparition, l'UCK avait entamé une vaste campagne de
recrutement au sein des " clans " Schipétars, le Kosovo, tout
comme le Nord de l'Albanie, étant une société traditionnelle " clanique
", fonctionnant sur le système des " chefferies ", comparables
aux " familles " mafieuses du Sud de l'Italie. Grâce aux concours des
" chefs de clans ", l'UCK se renforça au sein de la société
albano-kosovare, des unités d'actions rapides étant mises sur pied un peu
partout au Kosovo. Entre 1996 et 1997, l'UCK commettra une quinzaine d'attentats
au Kosovo ainsi qu'un en Macédoine, privilégiant tout d'abord l'assassinat des
" traîtres ", c'est-à-dire des albanais fidèles au pouvoir
yougoslave, en particulier ceux qui collaborent avec la police ou qui
travaillent dans les centres d'écoutes des services serbes.
Conformément aux engagements pris lors des négociations de Rambouillet et tels
que le prévoyait la résolution 1244 des Nations Unies et les accords de
cessez-le-feu de Kumanovo, l'UCK acceptera officiellement, le 20 septembre 1999,
de rendre les armes. A première vue, donc, les uniformes frappés de l'aigle à
deux têtes sur fond rouge de l'UCK laissèrent la place à ceux du " Corps
de Protection du Kosovo " (KPC), ou TMK (Trupat e Mbrojtjes së Kosoves).
Une nouvelle page semblait être tournée. Pourtant, venus dans la Drenica
rendre hommage aux premiers combattants de l'Armée de Libération, les deux
chefs historiques de l'UCK, Hashim Thaçi et Agim Ceku, firent des déclarations
dépourvues d'ambiguïté le 20 septembre 1999, au moment même où ils étaient
censés rendre les armes et dissoudre l'UCK : " Puisque la Dreniça a
offert une armée au Kosovo, c'est dans la Dreniça que commencera la
reconstruction du Kosovo ", déclara Thaçi. " L'UCK n'a pas déposé
les armes ! Elles ont été mises en dépôt jusqu'au départ de l'Otan. Nous
sommes sur la voie de réaliser les dernières volontés de ceux qui sont morts
! Nous allons donner l'indépendance au Kosovo ! " (18).
En fait, l'UCK n'a jamais été réellement désarmée. Officiellement, elle a,
certes, opéré une démilitarisation exigée par les accords mettant fin
à l'opération Force Alliée en juin 1999, mais démilitarisation ne
signifie aucunement désarmement. Non seulement les armes de poing et légères,
dites " non-militaires ", n'ont jamais été déposées par l'UCK, que
l'Otan et l'ONU ont même consacrée en la convertissant en une Force de
protection du Kosovo, mais elle conserva toujours des arsenaux militaires cachés
un peu partout au Kosovo et dans le Nord de l'Albanie où elle dispose, depuis
les origines, de zones de repli et de fiefs claniques " amis ",
notamment ceux contrôlés par l'ex-Président albanais Sali Bérisha. Dès sa démission,
au printemps 1997, le Président Bérisha soutiendra en effet ouvertement les
terroristes de l'UCK, offrant son fief de Tropoja (Nord de l'Albanie), à
quelques kilomètres du Kosovo, aux combattants de l'Armée clandestine. La
mafia du Nord de l'Albanie, de Bajram Curri et de Kukës, servira quant à elle
de relais aux séparatistes armés. Parallèlement, l'UCK installera des bases
et des caches d'armes dans la partie Ouest de la Macédoine abritant l'essentiel
de la minorité albanaise : Gostivar, Debar, Velesta, Pogradec et Tétovo.
Comme chacun le sait, les guérilleros de l'UCK prirent le contrôle de la
province du Kosovo dès la fin de la guerre et entamèrent une politique de
purification ethnique qui ne dit pas son nom en chassant Serbes, Gorans, Roms et
Juifs du nouveau Kosovo " indépendant ", tout en s'implantant économiquement
en s'adonnant à toutes sortes de trafics (principalement prostitution, racket
et drogues). Officieusement, le Corps de Protection du Kosovo (TMK) se
comportera dès sa constitution comme la milice de Hashim Thaçi, le "
premier ministre " auto-proclamé du " Kosovo indépendant " décidé
à reconvertir l'UCK en parti politique.
Ainsi, le 15 octobre 1999, Thaçi fonde le parti du Progrès Démocratique du
Kosovo, rebaptisé peu après Parti Démocratique du Kosovo (PDK), son ambition
étant de fédérer les sympathisants de l'UCK et les déçus de l'option "
molle " d'Ibrahim Rugova. Dans un premier temps, l'ossature politique de
l'UCK (pendant la " guerre du Kosovo "), le Mouvement Populaire
Albanais (LPK), accepte de se fondre avec le PDK de Thaçi. " Ses
militants veillent à la rigueur doctrinale : indépendance du Kosovo et soutien
aux Albanais de Serbie, de Macédoine et du Monténégro " (19). Soumis
à une contrainte politique extérieure occidentale, le très pragmatique Thaçi
déçoit ces derniers en abandonnant progressivement les slogans pan-albanais du
LPK. Représentant de ce parti en Suisse, l'ancien général de l'UCK et
compagnon de Thaçi, Ramush Haradinaj, réagit en quittant le PDK en mars 2000
puis fonde son propre parti, l'Alliance pour l'Avenir du Kosovo (AAK), lequel se
propose de regrouper tous les mécontents de l'ex-UCK et du LPK. On retrouve
dans ses rangs des partisans du " Grand Kosovo " militant pour la
" Libération " du Sud de la Serbie et de la Macédoine occidentale.
Convaincus de pouvoir battre la Ligue Démocratique du Kosovo d'Ibrahim Rugova -
discrédité par ses tractations avec Milosevic durant la " guerre du
Kosovo " - aux élections du 28 octobre 2000, les cadres de l'AAK comme le
parti de Thaçi ne digéreront pas leur échec électoral cuisant, dû en partie
à la politique de terreur menée par l'ex-UCK puis aux trafics et à la
corruption de ses dirigeants.
Déçus par l'échec électoral, les militants du LPK ne se sentent plus obligés
d'adopter une rhétorique modérée destinée à rassurer les Occidentaux et
organisent, le 22 juillet 2000, la cinquième assemblée générale du
mouvement. L'ordre du jour est dépourvu de toute ambiguïté idéologique :
" Une partie de la nation reste encore sous le joug de l'oppresseur en
Serbie, en Macédoine et au Monténégro... La question albanaise dans les
Balkans n'est toujours pas résolue (...). Le peuple albanais du Kosovo doit
s'orienter vers l'indépendance et former un Etat qui comprendra tous les
territoires occupés où les Albanais sont en majorité " (20).
On sait en fait que depuis plusieurs mois, déjà, le LPK collectait de l'argent
auprès de la diaspora pour l'UCPMB, ce que révélera le chef de l'UCK macédonienne
lui-même, Shefket Hasani, lequel accusera Thaçi d'avoir détourné près de
deux millions de francs suisses destinés à sa guérilla (21). A la faveur d'un
nouveau congrès du mouvement LPK organisé les 26-27 août en Suisse et qui décidera
de la nomination de Fazli Veliu - Albanais de Macédoine alors chef de l'UCKM
secrète - comme Secrétaire général de la branche extérieure, le LPK
redevient le parti par excellence des adeptes de la " Grande Albanie
", ou plutôt, dans un premier temps, du " Grand Kosovo ", Tirana
refusant pour l'heure de soutenir officiellement l'irrédentisme albanais dans
les Balkans.
En novembre 2000, les liens entre l'UCPMB du Sud de la Serbie et les milieux
nationalistes du Kosovo apparaissent à nouveau au grand jour : lorsque 400
maquisards occupent la zone démilitarisée, le chef du Conseil politique de
l'UCPMB se fait connaître : M. Jonuz Musliu, membre de la direction du LPK. Son
adjoint n'est autre que Halil Selimi, lui-même ancien cadre du Parti Démocratique
du Kosovo de Hashim Thaçi. Mieux, les trois chefs de guerre officiels sont tous
des anciens de l'UCK et du LPK : les commandants Lleshi (de son vrai nom
Ridvan), Rasni et Shaban. Signe de la dimension criminelle et mafieuse de la guérilla
albanaise, les chefs de guerre installent leur direction à Mali Trnovac et
s'emparent du village de Veliki Trnovac, l'un des centres locaux du trafic de
drogue, des armes et de la prostitution. La base arrière de l'UCPMB n'est autre
que Gnjilane, centre du secteur de la KFOR sous contrôle américain.
Quant à la guérilla albanaise de Macédoine, elle compte dans ses rangs non
seulement de nombreux vétérans de l'UCK n'ayant pas réussi à se réintégrer
dans la vie civile et déçus par l'échec électoral, mais également un nombre
important d'officiers et d'anciens cadres de l'UCK du Kosovo. On sait en fait
qu'elle est dans un premier temps dirigée et contrôlée en sous-main par les
forces militaro-mafieuses et politiques de Hashim Thaci à partir de Pristina.
Le 12 mars 2001, le quotidien albanais du Kosovo Koha Ditore révélait
notamment que l'ancien commandant de l'UCK reconverti dans la politique,
Haradinaj Ramush, très lié aux milieux américains, étaient l'un des
principaux mentors de l'UCK macédonienne. Certes, depuis les avertissements de
l'Union européenne et le revirement apparent de l'OTAN, ces deux leaders
historiques de l'UCK, tous deux reconvertis dans la politique et désireux de ne
pas s'aliéner les Etats occidentaux, ont nettement pris leurs distances vis-à-vis
du mouvement. Mais les liens entre les structures politiques de l'UCK du Kosovo,
l'UCPMB et l'UCKM demeurent autant structurels qu'idéologiques. Ils existent
depuis longtemps déjà, et l'UCK kosovare bénéficia d'ailleurs d'un large
soutien des Albanais de Macédoine durant la " guerre du Kosovo ".
Pendant l'opération Force Alliée, en effet, les Macédoniens de souche
albanaise avaient largement contribué aux approvisionnements de l'UCK. Beaucoup
s'étaient battus dans la région de Pec, aux côtés de Ramush Haradinaj, protégés
des Américains et entrés en politique au Kosovo. Aussi l'Ouest de la Macédoine
avait-il joué, au bénéfice de l'UCK, le rôle de route d'approvisionnement en
armes en provenance d'Albanie, d'où 700 000 fusils d'assauts circulent en toute
liberté depuis le pillage des stocks de l'armée albanaise par les populations
révoltées, en mars 1997. De fait, après le Kosovo et le Sud de la
Serbie, c'est la Macédoine qui fut la plus menacée de l'intérieur par l'irrédentisme
albanais. En 1997, donc bien avant la " guerre du Kosovo ", les Forces
Armées de la République du Kosovo (FARK) - milice pro-Rugova rivale de l'UCK -
s'entraînaient déjà, avec des officiers turcs, dans le massif de la Sar
Planina, à la frontière macédono-kosovare, sous la neutralité bienveillante
des Etats-Unis. Mais si l'UCK est présente en Macédoine, depuis 1997 et
surtout l'arrivée de plus de 350 000 réfugiés albanais pendant les 78 jours
de bombardement de l'OTAN, le nationalisme albanais a depuis plusieurs décennies
ses propres structures historiques en Macédoine, principalement, l'Ilirida,
mouvement ultra-nationaliste clandestin, lié depuis le milieu des années 90 à
l'UCK du Kosovo.
En fait, afin de comprendre la nature des liens qui unissent les différentes
branches locales de l'UCK, il est nécessaire de prendre en compte la vitalité
de la diaspora albanaise en Europe occidentale, principalement en Allemagne et
en Suisse, ainsi que la dimension mafieuse et clanique de celle-ci, la société
albanaise, traditionnelle, demeurant profondément marquée par le système des
solidarités féodales et des chefferies, comparables, ceteris paribus, à ce
que l'on peut observer dans le Sud de l'Italie. Ainsi, Ali Ahmeti, l'homme qui a
récemment proposé un cessez-le-feu en tant que " représentant politique
" de l'UCK, est originaire de la chefferie de Zajas, village situé près
de Kicevo, en Macédoine, et fut mis en contact avec les leaders albanais
kosovars lors d'un exil en Suisse. C'est depuis Zurich, en effet, que Ahmeti
collabora à la mise en place de l'Armée de Libération du Kosovo avant de
rejoindre celle de Macédoine. Or, Ali Ahmeti n'est autre que le neveu de Fazli
Veliu, ancien chef d'un journal au Kosovo et co-fondateur de l'UCKM, cité précédemment,
lui-même réfugié en Suisse après avoir été emprisonné pour activisme séparatiste
en ex-Yougoslavie. Issu du même village que Ahmeti, Veliu est un ami proche du
clan kosovar des Jashari, premier clan - avec d'autres chefferies qui lui sont
liées - à avoir pris les armes contre les Serbes. Rappelons également que la
famille Jashari - principale victime de la fusillade tant médiatisée de Raçak
en 1998 - compte aussi parmi ses proches Hashim Thaçi, lui-même ancien chef de
l'UCK kosovare, également réfugié un temps en Suisse et lié aux milieux
mafieux de la diaspora. C'est d'ailleurs le chef des services secrets de Thaçi,
Emrush Xhemali, qui fut l'un des hommes clés de la mise en relations entre
nationalistes albanais de Macédoine, de la vallée de Présevo et du Kosovo. On
pense même qu'il aurait été le véritable chef occulte des séparatistes macédoniens
de l'UCKM (22).
Les stratégies de l'UCK : la spirale provocation-répression-internationalisation
et chantage à l'embrasement.
A partir de la victoire de Kustuniça à Belgrade et de l'échec de la stratégie
du pire de l'UCPMB dans le Sud de la Serbie, les nationalistes radicaux de
l'UCK décideront d'exporter cette fois-ci la rébellion vers la Macédoine.
C'est dans ce contexte que, le 25 février, une cinquantaine de terroristes
occupent le fief albanophone macédonien de Tanusevci. Très rapidement, ils
seront rejoints par des volontaires venus de la vallée de Présevo et du
Kosovo, pour former un bataillon de 3 à 400 soldats. La relative continuité
territoriale existant entre le Kosovo, le Sud de la Serbie, et la Macédoine
constitue, avec la zone tampon de la KFOR où peuvent manoeuvrer les guérilleros
albanais, un atout géographique considérable. Ainsi, des convois de mulets
alimentent en armes et marchandises l'UCK macédonienne à partir de Lupishte au
Kosovo, entre autres, et Tétovo, la deuxième ville macédonienne, qui est située
à 15 km seulement du Kosovo. Aujourd'hui plus que jamais, les Albanais de Macédoine
sentent que le jour de leur émancipation de l'Etat macédonien orthodoxe est
proche.
- La spirale provocation-répression-internationalisation.
En fait, la stratégie de l'UCK macédonienne est la même que celle de
l'UCK du Kosovo : la rupture avec l'ordre établi, le refus de coopérer
avec les autorités locales, la revendication de droits exorbitants et d'un Etat
dans l'Etat de facto. Là aussi, nous avons affaire à une logique
jusqu'au-boutiste, fondée sur la stratégie action-répression-internationalisation,
la spirale de la violence étant délibérément provoquée afin de pousser les
autorités slavo-macédoniennes à la faute et à des réactions disproportionnées
destinées à leur tour à déclencher une internationalisation du
conflit et un discrédit des autorités macédoniennes.
Pour l'heure, il semble que les Etats occidentaux et l'OTAN aient refusé de
tomber dans le piège de la stratégie action-répression-internationalisation-indépendance.
Certains ironisent même en affirmant que les Occidentaux et les institutions
internationales y compris la KFOR, jadis inconditionnels de l'UCK du Kosovo,
soutiennent désormais les opérations de répression des autorités serbes et
macédoniennes dans le Sud de la Serbie et en Macédoine. Telle semble en tout
cas la position occidentale et surtout européenne exposée lors du sommet européen
de Stockholm le 23 mars 2001. Mais il convient de nuancer cette vision par trop
caricaturale des événements. Car les déclarations de soutien aux autorités
macédoniennes et la réaffirmation de l'intangibilité des frontières de la
Macédoine prononcées par les chefs d'Etat européens et le Premier Ministre suédois
Göran Pesson, en présence du président macédonien Boris Trajkovski, ont été
systématiquement accompagnées d'avertissements aux autorités de Skopje visant
à réformer l'Etat macédonien dans un sens binational et confédéraliste
conforme aux revendications des séparatistes albanophones.
- le chantage à l'embrasement.
Certains observateurs estiment que les extrémistes nationalistes albanais
du Kosovo, globalement déçus de l'attitude des Occidentaux, de l'échec électoral
au Kosovo, et de non reconnaissance de l'indépendance formelle de la province,
toujours rattachée officiellement à Belgrade, tenteraient, par le spectre de
la déstabilisation des territoires peuplés d'Albanais via la guérilla
de l'UCK en faveur de la " Grande Albanie " ou du " Grand Kosovo
", de faire pression sur la communauté internationale pour que celle-ci résolve
la question du statut final du Kosovo. En pratiquant la politique du pire
et de la spirale belliciste provocation-répression-internationalisation dans
les pays limitrophes où vivent les minorités albanaises, les extrémistes-terroristes
du Kosovo espèrent très probablement provoquer une confrontation qui leur
permettrait de redorer le blason de l'UCK auprès des masses albanaises révoltées
par la " répression " et " l'oppression " macédonienne,
tout en exerçant un chantage à la déstabilisation générale auprès des
anciens " amis " occidentaux et de l'OTAN.
Les buts de guerre de l'UCK : construction de la " grande Albanie "
ou bien ouverture d'un corridor sur la route de la mafia albanaise des Balkans ?
- De la " Grande Albanie " au " Grand Kosovo ".
Quelles sont les revendications et les " buts de guerre " de l'UCK
? Tout d'abord, ainsi que nous l'avons vu précédemment, l'UCK n'a jamais fait
mystère de son nationalisme " grand albanais " et de son objectif de
" libérer " tous les territoires où vivent (selon l'organisation) en
majorité des Albanophones ou bien qui appartiennent historiquement à la nation
albanaise : en fait, ces territoires n'incluent pas moins que les trois plus
grandes villes macédoniennes puisque Skopje, Tétovo et Kumanovo sont concernées.
L'UCKM aurait à sa disposition, selon ses dirigeants, entre 2 et 4 000
combattants. Mais les services de renseignements de l'OTAN et yougoslaves les
situent plutôt autour de 1 500 pour le moment, en comptant les volontaires et
cadres Schipétars du Kosovo voisin et du Sud de la Serbie.
Certains combattants rêvent encore de réunir dans un même ensemble politique
tous les Albanais des Balkans, mais la plupart des chefs nationalistes
s'accordent à penser que, l'Albanie étant déjà indépendante et devant
respecter certaines contraintes diplomatiques, la première phase du projet irrédentiste
consisterait à réunir déjà les Albanais du Kosovo, du Sud de la Serbie et de
Macédoine, voire du Monténégro, au sein d'un " Grand Kosovo ".
- Ouverture d'un corridor mafieux sur la route du " Triangle d'Or des
Balkans " ou de la mafia albanaise.
Mais l'un des autres buts de guerre réels de l'UCK, moins avouable, étroitement
liée aux réseaux de la drogue et des trafics de la mafia albanaise, est
d'ouvrir un nouveau couloir sur la route des mafias, de nombreux laboratoires de
drogues dures étant déjà en service en Macédoine albanophone depuis
plusieurs années. Comme l'explique Xavier Raufer, chercheur à l'Institut de
Criminologie de Paris IV et auteur d'un récent essai sur " La Mafia
albanaise " (23), " Une mafia ne prospère que si elle contrôle une
diaspora taillable, corvéable, et surtout un sanctuaire inviolable " (24),
explique Xavier Raufer. La constitution d'un tel sanctuaire incontrôlable était
déjà le principal but de guerre de l'UCK durant la " Guerre du Kosovo
", comme nous l'avons expliqué dans un ouvrage consacré à la guerre du
Kosovo (25), le Kosovo sous protectorat de l'OTAN étant devenu un paradis sans
lois, pour le crime organisé.
Depuis le déclenchement de l'opération " Force Alliée ", qui a
entraîné l'exode de centaine de milliers de réfugiés à travers les Balkans
et l'Europe de l'Ouest, ainsi que grâce au trafic d'immigrants albanais venant
rejoindre les déjà nombreuses diasporas d'Italie, de Suisse, de Belgique et
d'Europe du Nord, les conditions énoncées par M. Raufer semblent être réunies.
Au début du mois de mai 1999, Sadako Ogata, haut-commissaire de l'ONU pour les
réfugiés du Kosovo, dénonçait déjà les groupes armés coupables d'avoir
transformé la Macédoine, le Kosovo et le Nord de l'Albanie, en une véritable
" zone grise ", une jungle où règne la loi du plus fort. Car, depuis
1992, l'Etat albanais est totalement absent dans cette région où journalistes,
associations humanitaires et réfugiés sont des proies soumises à la violence
des bandes armées : le long de la frontière avec le Kosovo, entre Bajram
Curri, Kükes et Tropoje (Nord de l'Albanie), au coeur du " Far West
albanais ", l'aide internationale est systématiquement pillée puis
revendue aux réfugiés ; les journalistes et les personnels humanitaires sont
rackettés, voire même dépouillés, les policiers locaux étant la plupart du
temps complices des malfrats. Au large des îles grecques, les gangs albanais
ont " rétabli " la piraterie maritime, faisant à nouveau de cette
mer une " mer interdite ", comme au temps des pirateries barbaresques
nord-africaines et turques. Bientôt, si les nationalistes albanais - dont
l'ex-UCK - arrivent à édifier une " Grande Albanie ", ce sanctuaire
s'étendra également à une partie du Monténégro, qui réclame son indépendance,
et à la Macédoine, en passant par le Nord de la Grèce. Un " centre européen
de narco-trafic " situé à une journée d'autoroute de Paris et une heure
d'avion de Rome, un véritable " Triangle d'Or balkanique " de la
drogue, comparable aux " zones grises " de l'Afghanistan ou du fameux
Triangle d'Or asiatique, est en train de naître à la faveur des guerres et des
crises balkaniques depuis le début des années 90.
En fait, la mafia albanaise sévit dans les six principaux secteurs d'activités
: l'acheminement d'immigrants vers l'Union européenne ; la contrebande, qui a
connu un essor considérable grâce à l'embargo contre la Yougoslavie depuis près
de dix ans (principalement le trafic de cigarettes); la prostitution (les
mineures sont enlevées au Kosovo, en Albanie et dans les différents pays de
l'Est où est fortement implantée la mafia albanaise, comme la Tchéquie, la
Slovaquie et la Hongrie, puis acheminées clandestinement vers l'Europe de
l'Ouest), le trafic d'armes (stocks pillés durant l'insurrection de Tirana en
1997, approvisionnement en Allemagne de l'Est ou encore auprès des mafias russe
et italienne implantées en Suisse, en Belgique et en Italie) ; la drogue
(principalement l'héroïne, dont l'acheminement passe par la " route des
Balkans ", à partir de la Turquie, via la Macédoine, où les visas ne
sont pas demandés pour les ressortissants turcs) ; le racket (principalement au
détriment des réfugiés kosovars et des diasporas albanaises de l'Ouest).
Du point de vue de la mafia albanaise transbalkanique et de ses ramifications
internationales, les récentes offensives de l'UCK en Macédoine visaient la
" libération " non pas seulement du " peuple opprimé "
mais surtout des points clés de la route du narco-trafic, rebaptisée "
Triangle d'or des Balkans " par Xavier Raufer. Plus que le sort des minorités
albanophones " opprimées " des Balkans, dont les chefs mafieux de
l'UCK n'ont cure puisqu'ils organisaient le trafic de prostituées albanaises au
sein des camps de réfugiés albanais pendant la guerre du Kosovo, ce qui compte
réellement, pour les séparatistes de l'UCK, est ni plus ni moins que le contrôle
de ce territoire stratégique, carrefour entre l'Adriatique, la Mer Noire et la
Méditerranée orientale. " Les rebelles veulent chasser l'armée et la
police de certains territoires pour avoir les mains libres pour leurs affaires,
comme le trafic de drogue ou de femmes " (26), confirme Xavier Raufer.
Grâce à la passivité étonnante des autorités de l'OTAN (KFOR), au cours de
l'année 2000, les narco-trafiquants de l'UCK avaient déjà pris le contrôle
de la ville serbe de Veliki Trnovac (dans la dite " zone de sécurité
") devenue subitement un centre de stockage d'héroïne et de trafic
d'immigrés clandestins originaires de la Turquie et de l'Asie centrale désireux
d'entrer en Europe occidentale. Dès 1999, à l'issue de la " guerre du
Kosovo ", les bataillons de la KFOR, notamment ceux des zones sous contrôle
anglo-américain, avaient fermé les yeux sur le passage d'armes albanaises et
de guérilleros de l'UCK vers le Sud de la Serbie puis vers la Macédoine.
Loin de s'exclure mutuellement, les deux buts de guerre de l'UCK précédemment
cités sont interdépendants : comme nombre de guérillas nationalistes et indépendantistes
de par le monde, financées entre autres par l'argent des trafics, du racket et
de la drogue, l'UCK est à la fois une réalité politico-idéologique,
incarnant un projet géopolitique précis, et une entité criminelle
transnationale.
Mais une troisième dimension, civilisationnelle et religieuse, doit être prise
en considération si l'on veut comprendre le phénomène de l'irrédentisme
albanais et la genèse de la déstabilisation des Balkans inaugurée au début
des années 90 avec la guerre en Bosnie : le facteur islamique, apparu dans les
Balkans avec l'occupation ottomane et par conséquent lui-même lié à
l'histoire de la Turquie. Or l'empire ottoman, qui apporta l'islam, a
incontestablement marqué jusqu'à nos jours les mentalités des peuples
slavo-orthodoxes et islamisés des Balkans, lesquels ont forgé une partie de
leur identité et continuent d'une certaine manière à élaborer leurs
auto-représentations identitaires en se réclamant du monde turco-islamique, ce
qui est le cas des Bosno-musulmans et des Albanais, qui conservent une nostalgie
de l'époque ottomane et assument l'héritage islamique, ou au contraire en
rejetant cette période de l'histoire, considérée comme sombre et symbole de
sujétion et d'hostilité, ce qui est le cas des peuples serbe, croate, macédonien,
bulgare, grecs, etc, et des Slavo-orthodoxes en général.
Entre irrédentisme albanais et nostalgie islamo-ottomane : la quête
identitaire frustrée des Albanais des Balkans et de Macédoine.
En réalité, tout comme les Musulmans indiens, qui fondèrent en 1947
leur propre Etat islamique et quittèrent l'Union indienne, les Musulmans slaves
ou albanais n'acceptèrent jamais réellement le départ de leurs protecteurs et
coreligionnaires turco-musulmans, et ils entretinrent toujours un certain esprit
de revanche larvé envers les nouveaux maîtres slavo-orthodoxes, anciens sujets
" infidèles " de la Sublime Porte, dont le "pouvoir impie"
ne peut pas être reconnu par un Musulman strict, lequel a en principe le devoir
de désobéir aux Infidèles dès lors qu'il en a les moyens : démographiques,
politiques, économiques, militaires, appui extérieur (OTAN pour les Albanais
du Kosovo), etc.
On peut donc appliquer, ceteris paribus, la grille d'analyse géocivilisationnelle
du "paradigme indo-pakistanais" à la situation actuelle des Albanais
du Kosovo et de Macédoine, mais également du Monténégro et de Grèce, sujets
comme l'Inde de 1947, à une forme spécifique de séparatisme : l'irrédentisme
islamique, en l'occurrence islamo-albanais et néo-ottoman.
C'est en fait en Macédoine que l'on rencontre, avec le Sandjak musulman
(Yougoslavie) voisin de la Bosnie, le plus fort taux d'islamisation des Balkans
et que les liens avec la Turquie sont parmi les plus intenses (l'absence de
visas aidant) des pays de la région, après la Bulgarie certes. Aussi Tétovo
abrite-t-elle le plus important centre islamique des Balkans, où il est parfois
fort difficile de différencier les Turcs des Slaves turcisés et/ou islamisés
et des Albanais, la nationalité étant, chez les Musulmans balkaniques et dans
l'Islam en général, un principe indissociable de l'appartenance religieuse, même
chez les Albanais, dont le nationalisme est au départ certes marqué par le
catholicisme, mais dont la forme moderne est en partie " néo-ottomane
", et de plus en plus marqué par l'islam, par opposition aux Chrétiens
orthodoxes slaves.
Ces quelques précisions permettent de mieux comprendre certains événements
largement passés sous silence en Occident et qui annonçaient pourtant, il y a
pourtant près de dix ans, l'explosion des conflits identitaires actuels des
Balkans. Ainsi, en 1992, au moment du démantèlement de l'ex-Yougoslavie, la
plus haute autorité islamique de Macédoine (raïs ul-oulama), Yacoub Sélimovski,
ancien raïsul oulama de Yougoslavie, avait assisté à La Mecque en
Arabie Saoudite, à une réunion de l'Organisation Mondiale des Mosquées (27).
L'ouléma albano-macédonien avait demandé à cette organisation qu'elle présente
auprès de l'ONU quatre projets qui auraient dû servir d'éclairage à la
situation actuelle et qui ne font aucune ambiguïté quant à l'idéologie
islamo-irrédentiste qui anime certaines élites albano-musulmanes en
ex-Yougoslavie :
- reconnaissance de la Bosnie-Herzégovine comme Etat,
- droit des Albanais du Kosovo de se séparer de la Serbie et de
l'ex-Yougoslavie,
- autonomie du Sandjak ou Rascie (Raska) puis, à terme, séparation de
la Yougoslavie,
- constitution d'un Etat bi-religieux en Macédoine (division de la souveraineté
entre Slavo-orthodoxes et Musulmans albanais).
Déjà, en 1992, lorsque la guerre éclata en ex-Yougoslavie, Yacoub Sélimovsky,
alors chef de la Communauté Religieuse Islamique (CRI), autorité islamique
suprême de l'ex-Yougoslavie, le raïs ul-ouléma (président des Oulémas
: religieux musulmans) avait fait promulguer une fatwa, fondée sur la Charià,
proclamant le jihad et certifiant qu'il s'agissait bien d'une " guerre
de religion " : " Tout individu célibataire, homme ou femme,
doit partir à la défense de la foi islamique en fonction de ses compétences
et possibilités. S'il n'obéit pas à cette obligation, cela signifiera qu'il
n'est plus en accord avec sa foi et qu'il trahit sa mission dans ce monde.
Commencez à combattre pleinement et dans la confiance d'Allah. Si vous
survivez, vous serez un ghazi (ou razi : héros du jihad),
et si vous périssez, vous serez chahid, (sacrifié pour l'amour de l'Islam).
Pendant vos offensives et combats avec l'ennemi, dites " Allah Akbar
" (Dieu est le plus Grand), et, si cela est possible, ayez une copie
du Coran sur vous " (28). Comme on le constate, le projet géopolitique
" grand-albanais " ne revêt pas seulement une dimension
ethno-nationale, même si l'islam constitue plus une appartenance identitaire étroitement
liée à l'albanité et à l'empire ottoman qu'une pratique spirituelle
rigoureuse respectée par tous. En réalité, albanité, islamité et "
ottomanité " (puisque l'islam est apparu dans les Balkans et chez les
Albanais au contact de l'occupant ottoman) sont étroitement liés. Ce constat
nous conduit par conséquent à analyser la posture géostratégique et le
" désir de territoire " de la Turquie, consciente du fait que cet
entremêlement de critères d'auto-identification constitue, pour ses ambitions
géopolitiques propres, un levier inestimable.
De par son instrumentalisation partielle par la Turquie, qui ambitionne de se redéployer
dans les Balkans en courtisant les minorités musulmanes jadis converties à
l'islam au contact des Osmanlis, l'irrédentisme albanais s'inscrit plus
largement dans un projet géopolitique balkanique que le géopolitologue et
islamologue Miroljub Jevtic a baptisé " néo-ottoman ".
La " diagonale verte ", ou le projet géopolitique à long terme
d'unification des Musulmans des Balkans au profit d'Ankara.
" Les buts du panturcisme, explique Miroljiub Jevtic, visent
d'abord à l'unification de tous les peuples convertis à l'islam sous
l'influence des Osmanlis, qu'ils soient ou non de souche turque. Sous sa forme
actuelle, le panturcisme pourrait donc être défini comme du néo-osmanlisme"
(ou "néo-ottomanisme"). La Turquie a été un des pays les plus
obstinés à reconnaître l'indépendance de la Macédoine et de la Bosnie-Herzégovine,
car elle y voyait l'occasion d'atteindre ses objectifs " (29). En
réalité, le but non avoué de certains mouvements irrédentistes
slavo-musulmans ou albanais est de reconstituer, à moyenne ou longue échéance,
une sorte de confédération islamique balkanique sous protectorat
turc, l'important étant pour eux autant le fait de se détacher du "
pouvoir infidèle " - slavo-chrétien - que d'être indépendants. Dans les
Balkans, on appelle ce projet néo-ottoman et musulman la " diagonale
" ou " transversale verte ", que Grecs et Slaves nomment également
le " corridor turc ". Il s'agit en fait d'un long continuum géopolitique
musulman partant de la Thrace orientale turque et aboutissant à la poche de
Bihac (voir cartes), en passant par la Thrace occidentale grecque, la Bulgarie,
et la Macédoine, où vivent d'importantes communautés musulmanes, et, bien
entendu, le Kosovo et la Bosnie, deux maillons-clés déjà " libérés
" (de facto) de la " transversale verte ".
A moyen terme, la reconstitution d'une confédération islamique néo-ottomane
est réalisable, et la continuité de la " diagonale verte "
slavo-albanaise avec la Turquie irrédentiste et ultra-nationaliste (coalition
formée par le Premier-Ministre Bulen Ecevit) passe par une jonction géopolitique
d'une partie de la Bulgarie, qui possède une forte minorité musulmane et
turque (12 %), très liée aux voisins macédoniens, de la zone albanaise de la
Macédoine, ainsi que du Sandjak et de la Bosnie, d'une part, en Albanie,
d'autre part, via l'enclave de Gorazde et le Kosovo (voir carte). Ainsi,
à peine 100 kms seraient à conquérir pour obtenir une continuité et unifier
les Musulmans d'ex-Yougoslavie à ceux du Kosovo, de Bulgarie, et de Turquie.
Signe avant-coureur, de nouvelles mosquées financées par l'argent turc et
saoudien (l'islam turc étant lui-même largement financé par la Ligue
Islamique Mondiale contrôlée par l'Arabie Saoudite) sont en construction le
long de la frontière serbo-bulgare, désertée par les Serbes et que risquent
de peupler rapidement les Musulmans Pomaks du Rodope, Bulgares slaves turcisés
ou déslavisés, qui constituent le lien humain " naturel " entre le
monde turco-musulman et le monde slave.
Concernant le Sandjak de Novi Pazar (ou " Raska " la
Rascie des Serbes), bande de territoire équivalent à deux départements français
étirée entre le Kosovo à l'Est et la Bosnie à l'Ouest, cette province,
partie intégrante de la Serbie, est particulièrement stratégique puisqu'elle
est le point de passage obligé des Serbes pour l'accès à la Mer (voir carte).
En outre, elle constitue un point de jonction essentiel des différents tronçons
de la " diagonale verte ". Antique terre serbe occupée par les
Ottomans jusqu'en 1912, le Sandjak (ou Rascie) fut rattaché en 1913 à la
Serbie lors du Traité de Bucarest. Elle est peuplée d'à peu près autant de
Serbes orthodoxes que de Slaves musulmans. Novi Pazar, sa capitale, est surnommée
la " petite Istanbul ", en référence à son aspect oriental hérité
des Ottomans.
Comme ailleurs, natalité, panturcisme et réislamisation radicale sont autant
de leviers d'instabilité et d'instrumentalisation exploitables par les
puissances extérieures, notamment la Turquie, mais aussi d'autres Etats
musulmans, désireux d'opérer une percée géopolitique dans cette partie stratégique
du monde. C'est ainsi que le leader de la forte communauté musulmane du
Sandjak, Suleyman Ougljanin, chef du Muslimansko Nacionalno Vijece Sanzaka
(MNVS : Conseil National des Musulmans du Sandjak) et député à Belgrade, a été
formé au fondamentalisme islamiste en Bosnie et en Turquie. Ancien membre du
" Parti d'Action Démocratique de Bosnie ", le leader
musulman du Sandjak, qui est d'ailleurs étroitement lié au parti islamiste
turc Refah partisi, rebaptisé depuis 1997 Fasilet, dont il
rencontra plusieurs fois le chef charismatique Necmettin Erbakan, a créé
ensuite une antenne locale de ce parti islamiste au Sandjak (Mouvement National
Bosniaque du Sandjak, BNVS), où il récolte les suffrages d'une grande partie
de la minorité musulmane. En juillet 1997, lors d'une importante manifestation,
il rendait public sa revendication d'un "statut spécial" pour le
Sandjak en attendant l'indépendance pure et simple puis le rattachement à la
Bosnie.
Panislamiste comme l'ex-Président bosniaque Izétbégovic, Ouglajnin ne limite
aucunement son combat au Sandjak et à la Bosnie. Lui-même à moitié albanais
et homme clé des relations entre Albanais et Slavo-musulmans des Balkans, il
estime que le Sandjak et la Bosnie musulmane devraient former un seul et même
Etat islamique - avec la Charià comme loi d'Etat - étroitement uni à
l'Albanie et au " Grand Kosovo " (Kosovo, Sud de la Serbie et Ouest de
la Macédoine) et lié à la Turquie, " protectrice " des Musulmans
balkaniques.
Forts de l'appui tacite des Occidentaux et des coreligionnaires et protecteurs
turcs, présents sur le sol macédonien à travers les activités économiques -
souvent mafieuses d'ailleurs - mais aussi dans le cadre d'opérations d'entraînement
du Partenariat pour la Paix (OTAN), et conscients que leur avantage principal
sur les " Infidèles orthodoxes " est leur vitalité démographique,
les nationalistes albanais, encouragés par les précédents de la Bosnie et du
Kosovo, sont persuadés que la " Grande Albanie " est désormais réalisable,
parallèlement à l'édification progressive, par étapes, d'un Etat confédéral
islamo-albanais uni à la Bosnie et au Sandjak. La multiplication des déclarations
unilatérales d'indépendance dans des Balkans (Slovénie, Croatie, Bosnie, Macédoine
et maintenant Kosovo), fortement encouragée par les Occidentaux, principalement
Américains et Allemands, " créé un précédent assez troublant au
regard du droit international. Après le Kosovo, qui exige une pleine indépendance,
prélude à un rattachement à l'Albanie sous la houlette d'Ankara, alors la
Thrace grecque, où des agitateurs islamistes turcs prêchent le devoir de désobéissance
à l'égard de l'administration hellénique, présentée comme coloniale, suivra
inéluctablement" (30).
Conclusion : stratégie expansionniste de l'UCK et déstabilisation des
Balkans : justifications de l'hégémonie politico-militaire des Etats-Unis en
Europe.
Etant donné l'engagement des services secrets américains et du Département
d'Etat auprès de l'UCK et des nationalistes albanais de 1996 à la fin de la
" guerre du Kosovo ", certains analystes ont été jusqu'à émettre
l'hypothèse selon laquelle la nouvelle Administration Bush jr, qui avait
annoncé un retrait unilatéral et rapide des troupes américaines des Balkans,
lors de la campagne électorale du nouveau Président républicain, continuerait
à encourager en sous main la guérilla albanaise en Macédoine et dans le Sud
de la Serbie afin de maintenir l'instabilité dans la région et de justifier
ainsi le maintien des troupes américaines et la nécessité de l'OTAN comme
seule véritable structure de défense " européenne " viable. Mais il
n'est pas certain que Washington ait toujours besoin de l'UCK dans la
perspective de déstabiliser la Serbie et la Macédoine, et d'asseoir sa présence
militaro-stratégique dans les Balkans. Ceci pour plusieurs raisons.
Tout d'abord, l'éclatement de la Macédoine conduirait à déstabiliser,
certes, la Serbie, toujours suspecte de russophilie et d'anti-occidentalisme,
donc obstacle relatif à l'extension de l'OTAN, mais avec elle les intérêts américains
eux-mêmes dans la région. Seraient en effet entraînés dans cette aventure
les différents acteurs régionaux : Bulgarie, Yougoslavie, Albanie, Macédoine,
Monténégro, avec le risque de voir deux puissances membres de l'OTAN : Grèce
et Turquie s'affronter durablement, sur la " question albanaise "
concernant tous ces pays. Aussi est-ce probablement cette réalité géopolitique
qui explique le revirement américain et occidental contre l'UCK, "
combattants de la liberté " hier, " séparatistes terroristes "
aujourd'hui. C'est dans ce contexte qu'il faut analyser la soudaine convergence
de vues entre les différents membres du Groupe de Contact sur l'ex-Yougoslavie
(31), notamment entre les Occidentaux et les Russes, en total désaccord durant
la " guerre du Kosovo ", mais à présent unis par une même volonté
de préserver l'intégrité territoriale de la Macédoine et du Monténégro et
de mettre fin à la dynamique déstabilisatrice et séparatiste déclenchée
dans les Balkans depuis le début des années 90 par la stratégie exclusivement
anti-serbe et anti-yougoslave des Etats-Unis et de l'Allemagne.
Il n'en demeure pas moins que l'instabilité endémique de la région, permise
par le précédent de la " guerre du Kosovo " et l'interventionnisme
américano-occidental, constitue pour les Etats-Unis une nouvelle occasion de démontrer
à l'Europe qu'elle a besoin de l'OTAN pour maintenir sa stabilité et la paix.
Aussi, quand bien même l'Administration Bush II aurait réellement et
durablement remis en question la stratégie pro-bosno-musulmane et pro-albanaise
à l'oeuvre jusqu'au début de l'an 2000, stratégie génératrice de pierres
d'achoppements nationalistes et civilisationnelles et d'embrasements endémiques
justifiant à leur tour l'interventionnisme non moins belliciste de l'OTAN, le désordre
permis par cette stratégie de " ceinture verte " passée alimente
toujours, de façon autonome, la légitimité de l'hégémonie militaro-stratégique
américaine dans les Balkans. C'est ce constat qui pousse Edward Luttwak, déplorant
le fait que l'UCK ait échappé à ses anciens protecteurs américains et
poursuive désormais le rêve expansionniste du " Grand Kosovo ", à déclarer
: " dans l'immédiat, cela coupe court à tout espoir de retrait de l'OTAN
du Kosovo " (32).
Aussi le revirement stratégique et diplomatique de l'équipe Bush jr concernant
le maintien des troupes américaines au Kosovo (33) doit-il être analysé à
l'aune de ces constatations. C'est ainsi que lors de sa tournée dans les
Balkans des 11-14 avril 2001, le secrétaire d'Etat américain Colin Powell a
confirmé solennellement que les Etats-Unis " resteront engagés
politiquement et économiquement et fourniront une assistance militaire si
besoin est " (34), justifiant la volte-face stratégique par la nécessité
de " calmer le jeu " et " d'éviter la déstabilisation dans les
Balkans ". Cet engagement américain dans les Balkans concerne non
seulement le Kosovo et la Macédoine, mais aussi la Bosnie, où, depuis les
accords de Dayton de 1995, les Etats-Unis maintiennent des soldats américains.
Là aussi, les Etats-Unis promettent chaque année de se désengager
militairement de Bosnie (35), tant au nom d'une critique de "
l'interventionnisme excessif " que de la nécessité de voir les Européens
s'occuper de leur zone d'action naturelle dans le cadre d'une hypothétique défense
européenne d'emblée envisagée comme indexée sur l'OTAN. En réalité, la
fragilité et l'instabilité chronique de la Bosnie-Herzégovine, composée de
deux entités antinomiques, la République serbe et la Fédération
croato-musulmane, elle même divisée entre Musulmans et Croates - incapables de
s'entendre, comme le montre l'actualité récente (36) - et placée sous
protectorat international, justifie chaque année une nouvelle prorogation du
mandat américain de la SFOR. De même que les accords de Dayton portaient en
eux les germes d'une instabilité future de la Bosnie, de même la résolution
1244 de l'ONU instaurant un protectorat international au Kosovo (37) laisse dans
le flou le plus total la question du statut de la province kosovare, dotée
d'une " autonomie substantielle ". Comme nous l'avons vu, ceci est
plus que jamais un motif de frustration et de radicalisation pour l'UCK, qui
tente alors d'exporter la terreur dans l'ensemble des Balkans pour obtenir gain
de cause au Kosovo.
Un peu comme à propos des tensions gréco-turques en Mer Egée ou à Chypre,
que seule l'hégémonie militaire américaine en Europe du Sud semble avoir
jusqu'à présent éviter de dégénérer en conflit grave, l'OTAN et
l'engagement militaire américain apparaissent comme l'unique frein possible à
un probable embrasement général des Balkans, même si ce même engagement
militaire est en grande partie responsable de la situation belligène actuelle.
L'heure de la maturité politique et de l'autonomie géostratégique de l'Europe
- toujours divisée entre ses deux poumons : occidental et post-byzantin, et
incapable d'avoir les moyens budgétaires de ses ambitions en matière de défense
- ne semble toujours pas être arrivée...
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1 Edward Luttwak, Le Figaro, 23 mars 2001. |